Le cubo-futurisme jazzy de Demuth

Rue du singe qui pêche

par Pierre Fresnault-Deruelle

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BIOGRAPHIE

Pierre Fresnault-Deruelle est ex-Professeur à Paris 1 (sémiologie de l’image). Il est  désormais membre coopté  du groupe INTRU (Interactions, transferts, ruptures  artistiques et culturels) de l’Université François –Rabelais de Tours.  Il a  fondé le MUCRI en 1999, écrit une vingtaine de livres, dont L’éloquence des images, PUF, 1993,  Intelligence des affiches,  Editions Pyramyd, 2011, Hergéologie, Presses universitaires François-Rabelais,  2013. Il prépare une livre sur Edgar-Pierre jacobs et un autre sur l’iconographie politique.

Le cubo-futurisme jazzy de Demuth

Rue du singe qui pêche

par Pierre Fresnault-Deruelle

Le son passage à Paris, Demuth rapporte ce sujet, qu’il peint – à l’huile – en 1921. Cette année-là est celle où l’artiste s’affirme dans un style qu’on appellera « précisionniste », style qui culminera un peu plus tard avec My Egypt, 1927, ou Chimney and Water Tower, 1931. Avec Rue du singe qui pêche, Demuth affiche un goût prononcé pour les épures et les formes architecturales minutieusement délinéées. Mais il n’est pas seul en ce domaine où s’illustrent, aussi, des gens comme Charles Sheeler, Elsie Driggs ou Ralston Crawford. Parallèlement à cette veine, majeure chez lui, Demuth exploite l’aquarelle, technique grâce à laquelle l’artiste nous offre des natures mortes (des fleurs, notamment), mais aussi des scènes de cirque ou de cabaret (Vaudeville Musicians, 1917, Two Acrobats, 1928), voire des scènes de genre homosexuelles (Turkish Bath, 1915, Four males figures, 1930). Dans ce cas, le côté « flottant », un rien « noyé » de ses motifs n’a d’égal que la sensualité alanguie de ses sujets.

En fort contraste avec ses aquarelles – « dionysiaques » -, la peinture à l’huile, chez Demuth, correspond d’évidence au côté apollinien de l’artiste. Avec Rue du singe qui pêche, que sa facture rapproche de l’art « mécanique » européen, notamment le futurisme italien ou le cubisme français, l’artiste présente la vue d’une rue typique du Paris des années 20. Attachant spectacle que celui de cet étroit city-scape où règnent les obliques et où, pourtant, rien n’est de guingois (rien à voir avec l’expressionnisme). Les lignes-frontières des objets épurés, qui se croisent avec les rayons de lumière, pareils à des « pinceaux » de projecteurs, mathématisent un monde dont c’est peu de dire qu’il est une fête pour l’oeil géomètre.

La rigueur des formes, alliée au traitement homogène de plages, tantôt claires, tantôt soutenues (mais aux tons assourdis), et que Demuth rassemble dans une composition où règne la recherche des camaïeux, font de Rue du singe qui pêche une sorte de marqueterie où s’exalte un goût constructiviste adouci, qui tranche avec les propositions radicales de l’avant-garde européenne.

A l’instar de ses alter ego précisionnistes (encore appelés Immaculates), Demuth bannit l’humain au seul profit de l’architecture. Rien d’inquiétant, cependant. Le jeu fantaisiste des enseignes auxquelles Demuth donne la forme de supports arrondis (eux-mêmes prolongés par les courbes musicales du bas du tableau) anime l’image à la manière d’une bande dessinée. Comme si les enseignes étaient des phylactères, comme si, encore, la rue mêlait ses rumeurs en une sorte de symphonie jazzy. « Cet américain à Paris » que fut un moment Demuth n’a pas toujours la légèreté qui est ici la sienne : Incense of a New Church (1921), ou Buildings (1931) sont des œuvres où la pensée du Machine Age emmène Demuth vers une célébration virile de son pays. Rue du Singe qui pêche (d’un format plus modeste), en revanche, nous offre une tableau où l’austérité, mêlée à une certaine fantaisie, fait de cette rue un paysage urbain fort séduisant. Les Arts Déco ne sont pas loin.

Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle