L’embrasure fait le spectacle

Gabrielle d'Estrée et une de ses soeurs

par Pierre Fresnault-Deruelle

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BIOGRAPHIE

Pierre Fresnault-Deruelle est ex-Professeur à Paris 1 (sémiologie de l’image). Il est  désormais membre coopté  du groupe INTRU (Interactions, transferts, ruptures  artistiques et culturels) de l’Université François –Rabelais de Tours.  Il a  fondé le MUCRI en 1999, écrit une vingtaine de livres, dont L’éloquence des images, PUF, 1993,  Intelligence des affiches,  Editions Pyramyd, 2011, Hergéologie, Presses universitaires François-Rabelais,  2013. Il prépare une livre sur Edgar-Pierre jacobs et un autre sur l’iconographie politique.

L’embrasure fait le spectacle

Gabrielle d'Estrée et une de ses soeurs

par Pierre Fresnault-Deruelle

Dominées par l’ourlet carmin du rideau qui s’est ouvert, Gabrielle et sa soeur apparaissent telles les protagonistes d’une étrange cérémonie. Dans leur baignoire, les deux femmes sont disposées de telle sorte que le téton pincé de l’une se trouve mis en correspondance avec le chaton de la bague de l’autre : jeu maniériste des bras et des mains qui forment un circuit d’échanges d’autant plus sophistiqué que les visages ont la réserve glacée des portraits d’apparat.

Ces figures nues nous troublent en ce qu’elles signifient ouvertement l’érotisme saphique, mais aussi parce qu’il est d’abord question d’une exhibition : sorte d’impudeur effrontée et délicieusement perverse où, paradoxalement, se retrouve l’aura des effigies hiératiques.

L’observateur ne manque pas, évidemment, de se rêver comme tiers en regard des deux sœurs. Assigné à résider en ce lieu imaginaire où le rideau rouge, avant qu’il ne se lève, obturait l’espace scénique, ce spectateur s’éprouve soudain comme un partenaire singulièrement privilégié : ces femmes nues ont voulu ne pas avoir de secret pour lui (fantasme !). Serait-ce la raison pour laquelle le peintre a cru devoir représenter dans le fond, sur le manteau de la cheminée, une oeuvre peinte où sont montrées les jambes ouvertes de quelque idéale créature, c’est-à-dire la partie manquante de ces femmes-tronc ?

Mais le spectateur ne se vit pas que sur le mode du partenariat. Il est aussi voyeur. Gabrielle et sa soeur qui, pourtant, ont « pris les devants » ne peuvent empêcher notre regard d’aller se perdre, précisément, dans les lointains plus intimes de la représentation (cf. le bas du tableau au dessus de la cheminée). Au fond de la pièce, près de l’âtre dont le feu est symboliquement caché par une table recouverte d’un drap (on aperçoit avec peine le haut d’une flamme), se trouve une dame de compagnie dans ses travaux de couture. Elle a beau être habillée, elle ne en nous intéresse que plus. A cet égard, la tenture rouge (à gauche) et la cheminée (à droite) forment un créneau dans l’espace duquel nous atteignons le personnage comme si c’était à son corps défendant. Le feu qui se dissimule dans l’âtre, au contraire de l’anatomie de la figure peinte sur la hotte du foyer, semble vouloir dire que la dame de compagnie (dont les pieds dépassent à peine de la robe) se présente en gardienne d’une privacy d’autant plus désirable que cette couturière est chaste. L’habitacle étroit au deuxième plan, qui donne chichement son assiette à la couseuse matérialise ainsi une zone de parcours jusqu’où le regard prédateur peut se faufiler.

Derrière ce double portrait et son décorum d’emprunt, une scène de genre s’est donc mise en place, avec une narrativité si manifestement lisible que l’espace, lacunaire et fragmenté, laisse à désirer. « L’embrasure fait le spectacle ».

Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle