La conjoncture, forme supérieure de la conjonction

La présentation de la vierge au temple

par Pierre Fresnault-Deruelle

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BIOGRAPHIE

Pierre Fresnault-Deruelle est ex-Professeur à Paris 1 (sémiologie de l’image). Il est  désormais membre coopté  du groupe INTRU (Interactions, transferts, ruptures  artistiques et culturels) de l’Université François –Rabelais de Tours.  Il a  fondé le MUCRI en 1999, écrit une vingtaine de livres, dont L’éloquence des images, PUF, 1993,  Intelligence des affiches,  Editions Pyramyd, 2011, Hergéologie, Presses universitaires François-Rabelais,  2013. Il prépare une livre sur Edgar-Pierre jacobs et un autre sur l’iconographie politique.

La conjoncture, forme supérieure de la conjonction

La présentation de la vierge au temple

par Pierre Fresnault-Deruelle

« Il y a beaucoup plus de mystère dans l’ombre d’un homme qui marche au soleil que dans toutes les religions du passé, du présent et du futur ».
G. de Chirico

Ce fragment de prédelle fait système avec deux autres moments de la vie d’Anne et de Joachim : La Rencontre de la porte Dorée et La Naissance de la Vierge. L’ensemble, tiré des Evangiles apocryphes, fait donc de La Présentation de la Vierge au temple l’ultime épisode de la vie de Marie avant que le cours de celle-ci ne soit pris en relais par saint Luc.

L’arc double, courbe et contre-courbe, qui constitue le bord supérieur de chacun des éléments de ce triptyque, nous mène à penser que ces panneaux fonctionnent comme autant d’accolades sous la « juridiction » desquelles s’exposerait le spectacle d’un regroupement inouï (le fait est patent dans La Rencontre de la porte Dorée). Avec la Présentation de la Vierge au temple, c’est pourtant d’une séparation qu’il s’agit, puisque Marie, qui vient de quitter ses parents (le domaine familial), monte vers le grand prêtre (la loi du Temple) qui l’attend dans l’encadrement du porche, avec son air de commandeur. Que l’itinéraire de Marie soit matérialisé par une volée de marches (comme plus tard chez Titien ou Luca Giordano) n’est, évidemment, pas chose indifférente. Alors qu’un cheminement plat n’eût constitué qu’un lien neutre, l’échelle de pierre s’érige ici en une véritable machine symbolique.

Au mitan de l’escalier, la petite fille adresse un signe d’intelligence à ses parents venus l’accompagner. Le geste de Marie, expressément souligné par l’ombre portée- une des toutes premières de l’histoire de la peinture des temps modernes, marque qu’un « tournant » vient d’être pris. La vérité de la situation n’échappe pas à Anne chez qui s’esquisse la marque d’une secrète inquiétude. En fixant l’énigmatique ouverture ménagée au delà du pilier, à droite, Anne prévoirait-elle quelque « péripétie » majeure pour sa fille? La disposition de la fillette dans l’économie générale du tableau donne, à cet égard, matière à réflexion : en tangence avec l’orbe lumineuse (prolongée par le bas de sa robe) qui mène au seuil de la porte qu’on a dite, l’enfant est à la croisée de chemins dont l’escalier ne serait que la part visible. Encore inscrite dans l’ancien ordre des choses (à n’en pas douter Marie va finir de gravir les marches), la jeune fille s’est donc arrêtée un instant, qui nous laisse deviner, grâce à son ombre « descendante », qu’un temps s’achève. De fait, l’astre du Novum, déjà, s’est levé.

Plastiquement parlant, l’escalier présente des caractéristiques si particulières qu’on se demande s’il n’est pas le véritable protagoniste du tableau et, au-delà, le chiffre même de la Peinture. Avec cet escalier trop sophistiqué pour ne pas introduire quelque accent « surréaliste » , Nicolas Dipre s’ingénie, en effet, à créer les conditions d’une Conjoncture où, ce qu’on aurait pu prendre pour du fortuit, bat en retraite devant le « tout ensemble » du tableau. Peindre, d’une façon générale, n’est-ce pas rassembler en une seule unité des composants que tout sépare ? La découpe en forme d’accolade du bord supérieur de l’image n’a, décidément, rien de gratuit.

Que penser, à cet égard, de l’immense production picturale où les artistes, obnubilés par la recherche de configurations suffisamment explicites, déclinèrent, des siècles durant, ces artefacts « syntaxiques » que sont les ponts, couloirs, galeries, passages en tous genres, destinés à faire se rejoindre ce qui n’avait pas, apparemment, vocation à l’être ? Emblématique de la figuration narrative, dans la mesure où l’escalier se veut le lien entre un « amont » et un « aval », ce tableau se donne comme le modèle de toute récitation peinte.

Par où l’architecture, telle qu’elle se déploie sur la toile, œuvrerait à ce que son parcours (percursus) se confonde avec le discours (discursus) censément tenu par l’artiste.

Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle