Le visible par défaut

Le belvédère

par François Legendre

Le visible par défaut

Le belvédère

par François Legendre

Un mât raye le côté d’un grand carré de ciel, qui repose sur le rectangle comprimé d’une mer réduite à sa fonction d’assise. Et le rectangle soutient une balustrade de bois, dont la rampe d’escalier projette son ombre sur le côté aveugle d’une villa du front de mer. Les garde-corps ajourés et l’escalier qui ouvrent sur le vide, invitent l’œil à se jeter dans le ciel, au risque de devoir recommencer la lecture au mât, unique repère tangible dans ce paysage de l’absence.

La vision du peintre semble, ici, se réduire à la chose vue, affirmation anti-sémiologique s’il en est. Elle paraît la mostration soignée d’un paysage minimal, jalonnée de motifs ordinaires, un lieu commun où il n’y a pas grand chose à voir.

Si la peinture de Daniel Levigoureux déconcerte par le refus apparent de toute position conceptuelle, c’est qu’elle fonctionne, en réalité, selon une dialectique de la précision et de l’élision.

Précision dans l’exécution des motifs, non exempte, il est vrai, de quelque franchise dans le coup de pinceau, ce qui rattache Daniel Levigoureux à l’esthétique précisionniste d’un Edward Hopper, à cette pratique désengagée de la peinture qui procède d’une lecture phénoménologique du réel, par laquelle l’artiste s’efforce de reproduire la surface impénétrable des choses.

Mais, en même temps, cet enregistrement phénoménal, cette qualité neutre de la restitution des apparences, recouvre un déficit du visible, l’élision, par principe d’économie plastique, des petits détails qui font le sel de la peinture illusionniste, des nuances de la couleur et de la lumière, du passage du temps, des acteurs du drame, de toute une somme de contingences qui animent le monde des choses à peindre. Ainsi, dans La Balustrade, il n’y a pas de bateau sur la mer, pas de promeneur sur la digue, pas de nuage dans le ciel. Pas de ciel non plus. Juste un fond indéterminé, un vertige gris, comme si une raréfaction inhérente à l’acte de peindre affectait les objets du paysage référent.

La peinture de Daniel Levigoureux est comme un résumé du monde, une somme de présupposés mimétiques réduits à leur plus simple expression par un travail de synthèse, de raccourci dans la lecture du paysage. D’où l’étrangeté de cet univers si proche de celui que nous voyons et, en même temps, si distancié par rapport à notre expérience du visible. Etrangeté de ce lieu qui existe et qui, en même temps, n’existe pas tout à fait, ou pas encore. En somme, un glissement s’est opéré par rapport au réel, qui fonde le paradoxe levigourien d’un précisionnisme de la soustraction.

Le motif obsède pourtant l’artiste qui ne peint et ne dessine que sur nature à partir d’une camionnette vitrée qu’il a spécialement aménagée. Mieux qu’un abri mobile contre la pluie et le vent, ce véhicule-observatoire fait office de camera oscura, cette chambre noire que les anciens perspecteurs utilisaient pour construire scientifiquement leurs illusions picturales. Ou, plus exactement, une chambre claire dans le sens que lui assigne Barthes de chambre d’enregistrement de la surface visible des choses: un lieu transparent au monde, derrière des vitres qui, sous leur apparente neutralité optique, affectent culturellement le regard. Ainsi, la vitre de Daniel Levigoureux met à distance; elle diffère la reconnaissance du motif et l’éloigne dans un rapport d’étrangeté. De sorte que, selon la distinction de Kant, l’objet qui était assujetti aux lois de l’esprit devient chose reléguée à l’horizon de l’esprit. La peinture de Daniel Levigoureux diffère les objets en choses, ce qui revient à dire qu’elle ne duplique pas le visible, mais l’approche par défaut.

Cette esthétique de l’incomplétude permet de libérer les tensions suprématistes qui relient et opposent les constituants physiques du paysage.

Le carré du ciel, peint en gris parce que ce ton intermédiaire résulte de la synthèse soustractive des couleurs, absorbe la ligne-surface d’une mer tout juste bleue. La ligne verticale du mât blesse le gris d’une longueur monotone. A droite, la verticale est dupliquée en séquences courtes par les montants des garde-corps qui scandent la surface statique du carré. L’oblique de la rampe, doublée par son ombre, vient porter l’unique contradiction à l’orthogonalité du système, et libère le regard en le conduisant vers le fond étal, dont la structure absente troue, en son milieu, la structure géométrique du réel élémentarisé, si simplifié au terme de sa logique constructive, qu’il menace de basculer dans sa propre disparition.

Cette approche du visible par défaut résulte d’une somme d’élisions successives, certes inhérentes à l’élémentarisation du motif, mais elle est induite, plus encore, par la chosification systématique du paysage référent: les objets sont différés, les sujets sont, eux, carrément retirés; l’élision la plus remarquable de cette peinture est, en effet, celle des êtres humains. Cette absence du sujet conditionne pourtant la présence des choses: mât, jetée, villa, balustrade. L’homme n’existe plus que par ses prolongements indiciels. Le sujet s’efface derrière la chose qui prend possession du monde et de l’art. La peinture de Daniel Levigoureux n’est pas tant anti-humaniste qu’ab-humaniste, strictement objective, classique, impénétrable, anti-expressionniste.

Daniel Levigoureux élémentarise ce qu’il voit, juste en dessous de la surface visible des choses. Il ne duplique pas le percept de l’objet, ce que l’œil enregistre dans l’immédiat, mais il en abstrait son image mentale, déjà codifiée culturellement par les formulations classiques et modernes de l’histoire de la peinture; sans pathos, sans figure humaine, ou plutôt à côté d’elle, par métonymie, dans un petit morceau de paysage immobile, au fond du tableau, qui serait indifférent à l’histoire des hommes qui se joue au premier plan. Un fond oublié que traverse la lumière crue d’un Piero della Francesca, dont les modules ne seraient plus simplifiés, mais usinés, calibrés, assemblés comme les éléments préfabriqués d’un monde en perte de sens.

L’art de Daniel Levigoureux, pour irréductible qu’il paraisse à toute analyse sémiologique, détourne, en réalité, notre attention de l’illusion produite, pour la ramener vers les moyens de produire cette illusion. Il ne s’agit pas tant, pour lui, d’épuiser le monde visible que de le rendre étranger dans son évidence optique. Et confinant au paradoxe de Baudelaire pour qui la peinture est l’art le plus proche de l’invisible, Daniel Levigoureux accomplit un immense effort pour nous faire pressentir cet invisible latent du monde, et nous dé-montrer, ainsi, sa résistance obstinée aux certitudes toujours démenties de notre regard.

Auteur : François Legendre