Le sablier

Sans titre

par Jean Arrouye

Le sablier

Sans titre

par Jean Arrouye

Eric Bourret est un photographe philosophe. Il photographie l’élémentaire, l’eau tournoyante et écumeuse du ressac des vagues, la terre pétrifiée dressée en falaises abruptes, ainsi que l’archéologique, les vestiges de monuments des plus anciennes cultures, autant dire la naissance du monde et la mort des civilisations.
Plus précisément ses photographies enregistrent les effets sensibles de la force irrésistible qui a modelé les paysages terrestres, qui provoque les remous de la surface des eaux et qui, inlassablement, érode les édifices humains. Le sujet profond des images d’Eric Bourret est donc l’observation des effets de l’action du temps.
Aussi ses grandes photographies partagées entre un noir profond comme la mort et des gris doux comme l’oubli, quand elles montrent des vestiges de monuments, paraissent-elles des vanités.
Celle de l’escalier recouvert de sable accumulé par le vent, qui mène à l’entrée d’un tombeau, dans la vallée des nobles, à Assouan, en est un exemple accompli. Cet escalier est déjà en lui-même un objet de vanité, au double sens de ce terme, parce qu’il fait partie d’un lieu qui se voulait la demeure permanente d’un corps durablement préservé de la destruction et le vestibule de l’éternité à laquelle accédait son âme, et parce qu’il n’est plus aujourd’hui qu’une sépulture profanée attestant de la précarité des ambitions humaines. Sur la photographie d’Eric Bourret se voient, sur les contremarches, les traces des outils qui ont servi à tailler la pierre, et ces marques de l’opiniâtreté des hommes rendent plus pathétique la déshérence du monument. Le sable rappelle le pouvoir de reductio ad nihil du temps. S’écoulant de degré en degré, il fait de cet escalier un sablier monumental. Qu’on voie sur le sable les traces de pas d’un visiteur moderne ne fait qu’actualiser ce symbole de l’inéluctable entraînement de toute chose et de tout un chacun vers sa disparition.
Si le sens d’une telle photographie dépend pour beaucoup de la nature de ce qui est photographié, les choix photographiques d’Eric Bourret en exacerbent la portée symbolique : le cadrage, qui ne laisse voir ni le commencement ni l’aboutissement de l’escalier-sablier, permet de l’imaginer sans fin, le changeant en symbole de ce que la durée est incommensurable à la perception que nous pouvons en avoir et le domaine soumis à l’autorité de la mort sans limites ; le tirage, qui restreint les valeurs à deux gris mats, dont l’un paraît l’ombre de l’autre, suscite l’impression que le monument est éclairé d’une lumière crépusculaire qui contribue à l’effet de vanité.

Auteur : Jean Arrouye