Le testament d’Orphée

Autoportrait présumé

par Pierre Fresnault-Deruelle

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BIOGRAPHIE

Pierre Fresnault-Deruelle est ex-Professeur à Paris 1 (sémiologie de l’image). Il est  désormais membre coopté  du groupe INTRU (Interactions, transferts, ruptures  artistiques et culturels) de l’Université François –Rabelais de Tours.  Il a  fondé le MUCRI en 1999, écrit une vingtaine de livres, dont L’éloquence des images, PUF, 1993,  Intelligence des affiches,  Editions Pyramyd, 2011, Hergéologie, Presses universitaires François-Rabelais,  2013. Il prépare une livre sur Edgar-Pierre jacobs et un autre sur l’iconographie politique.

Le testament d’Orphée

Autoportrait présumé

par Pierre Fresnault-Deruelle

Le soleil ni la mort ne se regardent en face La Rochefoucauld

Dans la mesure où il est fidèle à lui-même tout peintre ne cesse de se représenter, fût-ce moralement. Ainsi, Chardin, dans ses natures mortes, témoigne-t-il du plaisir extrême qu’il a de servir sans bruit la modeste apparence des quelques fruits ou ustensiles retenus par ses soins. La Tabagie, par exemple, nous dit, mezzo voce, la qualité d’un regard comblé de voir les couleurs de sa palette devenir les tons locaux les mieux trouvés qui soient. Rencontre magnifique : sur ce petit support, Chardin nous invite à partager fraternellement son expérience des choses proches qui, plus convaincantes que les lointains de la grande peinture, sont aussi des bouts du monde. Nous tenons que, dans ce tableau, l’artiste, ingénu et savant, se livre là sans calcul, même si secrètement.

L’implication morale du peintre ne pouvant se départir de la facture du sujet peint, c’est évidemment l’autoportrait (à l’opposite, et pourtant si proche des still lives !) qui manifeste le plus immédiatement la nature spéculaire de toute œuvre. Soit cette gouache de Thierry Devisme, jeune peintre tourangeau contemporain, dont le suicide (2004) nous porte à croire que nous sommes, précisément, face à une représentation de sa personne. Le peu que nous avons pu glaner sur ce visage ne nous a rien appris sur l’identité de l’homme ainsi brossé, ni même si nous nous trouvons en regard de l’image d’un individu ayant jamais existé. Comment, pourtant, ne pas voir dans cette peinture le faciès même de l’artiste, dont le visage est la partie la plus nue de sa personne.

C’est d’une sorte d’Orphée qu’il est question ; un Orphée remonté des Enfers pour respirer, encore une fois, l’air des vivants ; un Orphée dont les traits, terribles, laissent entendre qu’il est en sursis. On ne sait si le jeune homme, au visage mangé d’ombre, fixe un point devant lui ou s’il se souvient ; si son regard est prospectif, qui fixe l’horizon, ou bien rétrospectif, voire récapitulatif. Reste, pour nous, que cette œuvre est d’abord le témoignage bouleversant d’un périple catastrophique. On songe à Nerval ou Artaud qui ont dû voyager en des contrées similaires à celles que semblent avoir traversées Thierry Devisme.

Ce portait, dessiné à la peinture, a la rugosité des Expressionnistes allemands qui, mieux que personne, nous signifièrent à quel point la race humaine, le nez collé sur ses intérêts immédiats, ne sait rien ou, pire, ne veut rien savoir. Comme Goya ou Nolde, Devisme (en tout cas, le Devisme qui transparaît ici) a vu l’inregardable. S’il est trop jeune pour avoir connu les camps hitlériens, l’artiste, d’évidence, a côtoyé des précipices. La ligne des épaules, de guingois, nous signifie que ce revenant porte en lui le déséquilibre. Comme brûlé au feu d’on ne sait de quelle fournaise, l’homme cherche un signe d’intelligence. Il est impassible. Il attend. Il est inoubliable .

Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle