La barque bien menée

Ulysse et les sirènes

par Pierre Fresnault-Deruelle

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BIOGRAPHIE

Pierre Fresnault-Deruelle est ex-Professeur à Paris 1 (sémiologie de l’image). Il est  désormais membre coopté  du groupe INTRU (Interactions, transferts, ruptures  artistiques et culturels) de l’Université François –Rabelais de Tours.  Il a  fondé le MUCRI en 1999, écrit une vingtaine de livres, dont L’éloquence des images, PUF, 1993,  Intelligence des affiches,  Editions Pyramyd, 2011, Hergéologie, Presses universitaires François-Rabelais,  2013. Il prépare une livre sur Edgar-Pierre jacobs et un autre sur l’iconographie politique.

La barque bien menée

Ulysse et les sirènes

par Pierre Fresnault-Deruelle

Au centre, Ulysse, avec sa bouche en rondelle de citron : visage plein, dont on dirait qu’il est à la fois lune et soleil (les pointes mithraïques des  » dames de nage  » forment autant de rayons). Curieusement, ce visage inexpressif se charge d’une valeur tragique. Comme si d’être associé à ce contexte mouvant et complexe, le personnage trahissait quelque crainte.

Convient-il de voir dans les courbes et contre-courbes qui entourent la nef, l’équivalent pictural de ce qui, pour le héros d’Homère, opère tel un charme ? Une créature à tête d’oiseau, près de l’oreille gauche d’Ulysse, s’épanouit en un dessin dont « l’affleurissement » dit plastiquement la caresse, faute -évidemment- d’en pouvoir manifester l’équivalent sonore.

Quant à la grande Sirène bleue, aux seins ornés, qui passe sous le navire, elle est aussi, à n’en point douter, une redoutable séductrice. Ne se faufile-t-elle pas, justement dans la zone sensible, entre coque et gouvernail, pour dévier le navire de sa trajectoire ? Homère qui nous conte qu’éclairé par Circé le marin sut rester ferme dans l’adversité, se voit ici admirablement servi par Picasso : tant pour les compagnons supposés du héros que pour les spectateurs du tableau, l’impeccable capitaine constitue le seul point d’arrimage véritable à quoi se raccrocher. En vérité, son rôle est d’instaurer dans la représentation peinte ce que, dans le récit mythique, le héros est chargé d’accomplir : garder le cap quoi qu’il arrive. Il y a de la boussole dans la figure ronde du roi d’Ithaque.

L’élément marin (deuxième et troisième panneau en remontant), dans le même registre de bleu que le ciel, laisse à penser qu’entre l’eau et l’air nulle solution de continuité ne vient rompre la circulation des fluides. Parallèle au plan du navire qui va droit devant, le mât, auquel est attaché le Grec, n’est-il pas une étrave destinée à s’enfoncer plus avant dans son voyage ? En un mot, même si c’est au loin que les montagnes découpent leurs silhouettes, force est encore d’admettre que ces pics (notamment à droite) matérialisent autant d’obstacles, incisifs et immédiats, que le marin est tenu d’affronter. Sous les repentirs du peintre, ces « dents » signifient, au reste, qu’elles ont été d’abord des faciès inquiétants !

Ce visage qui nous toise est décidément énigmatique. Enchâssé au beau milieu de la composition, ce « lunatique » soleil se présente comme une plage quasi évidée. A l’instar d’un artiste contemporain qui, Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle