Une bien profane icône

Saint Sébastien soigné par Sainte Irène

par Pierre Fresnault-Deruelle

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BIOGRAPHIE

Pierre Fresnault-Deruelle est ex-Professeur à Paris 1 (sémiologie de l’image). Il est  désormais membre coopté  du groupe INTRU (Interactions, transferts, ruptures  artistiques et culturels) de l’Université François –Rabelais de Tours.  Il a  fondé le MUCRI en 1999, écrit une vingtaine de livres, dont L’éloquence des images, PUF, 1993,  Intelligence des affiches,  Editions Pyramyd, 2011, Hergéologie, Presses universitaires François-Rabelais,  2013. Il prépare une livre sur Edgar-Pierre jacobs et un autre sur l’iconographie politique.

Une bien profane icône

Saint Sébastien soigné par Sainte Irène

par Pierre Fresnault-Deruelle

Ce tableau représente ce qu’il est convenu d’appeler une peinture d’histoire (à la première place, à l’âge classique, dans la hiérarchie des genres picturaux). Il se trouve que cette toile, qui renvoie à un épisode exemplaire de la vie de l’Eglise, déroge à la règle qui veut que tout un appareil solennel accompagne le martyre ou l’action d’éclat du saint dont on a chargé le peintre de vanter les mérites. On note qui plus est que l’obscurité enveloppant la scène ainsi que son « cadrage » intimiste concourent à vider la représentation du moindre élément pittoresque. On admettra, en revanche, que la force dramatique de la scène contrebalance amplement l’absence de décor. Renonçant donc, comme Caravage, aux lieux communs prestigieux de la fable ou de l’hagiographie, la toile qu’a brossée Cairo s’est chargée d’une intensité, c’est-à-dire d’une actualité, proprement inouïe : à deux doigts du trépas, mais, malgré tout, palpitant de vie, Sébastien est étendu là pour qu’en nous gagne la compassion.

La morbidezza, à laquelle s’allie le sfumato, caractérise cette superbe anatomie. Et, de fait, la chair voluptueusement alanguie du garçon, qui n’a (presque) rien à voir avec l’horrible supplice dont il vient d’être l’objet, nous charme autant qu’elle nous bouleverse. C’est dans cet état d’esprit qu’il faut s’interroger sur la présence des emblématiques flèches (en bas à gauche) dont une pointe fait discrètement retour sur l’indécente jouissance du jeune homme.

Au vrai, sous l’image de cette quasi-pietà, s’est glissée la représentation de la plus scandaleuse des voluptés ! Car en même temps qu’il dit la douleur, le jeune homme clame aussi l’extase d’où il n’est pas encore revenu. Comme si, à la pointe extrême de la souffrance, l’éphèbe avait soudain coïncidé avec ses propres limites : en cet instant bouleversant où, dépossédés d’eux-mêmes, certains mystiques, dit-on, s’éprouvent dans leur altérité. Est-ce alors un hasard si Sébastien nous offre une image efféminée, à tout le moins ambiguë, de propre personne ? « Aucun rôle viril n’est possible à l’égard de Dieu, devant Dieu » rappelle Jean-Noël Vuarnet dans son livre Extases féminies (Hatier, 1991) ; c’est la raison pour laquelle, poursuit le critique, « les mystiques hommes ne peuvent que devenir femmes ou enfants ». Par où le thème de l’homosexualité, si fortement lié à l’iconographie de Saint-Sébastien, trouve ici matière à s’exprimer.

Francesco del Cairo a peint Sébastien le plus amoureusement du monde et la maternelle attention portée au corps du jeune homme par la bienheureuse Irène est sans doute le truchement grâce auquel l’artiste nous suggère le plus clairement sa passion pour la chair des modèles, leur carnation. Comment rendre, semble-t-il nous dire, le velouté de la peau qu’un pinceau trop appuyé eut suffi à anéantir ? Loin du classicisme français, qui donnait la primauté au dessin sur le coloris, Cairo, comme avant lui Titien, sacrifie au contraire à ce goût italien qui voulait que, devant la peinture, nos yeux fussent comme des doigts. De sa plume légère, la vieille femme oint les blessures du Saint comme l’artiste aura caressé de sa brosse la toile pour tenter de faire vivre l’art.

Sous la main d’Irènequi tient la coupelle d’huile aromatisée destinée à apaiser le feu des blessures, le linge qui ceint les reins du jeune homme est affecté d’une remarquable tumescence.

Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle