Le génie du peuple romain

Le pont du Gard

par Manuel Royo

Le génie du peuple romain

Le pont du Gard

par Manuel Royo

Sous un ciel glorieux, au sens propre, dans une rose lueur moirée de fin d’après-midi, l’édifice barre toute la largeur du tableau, suivant une fausse horizontale. S’imposant dans le cadre du vallon qu’il rend insignifiant par sa masse même, le monument est comme posé en équilibre et glisse en direction de la source lumineuse, métaphore du génie qui l’a construit et fait traverser les siècles. Sous des dehors pittoresques, l’oeuvre est autant une réflexion sur les ruines que sur l’essence du sublime et l’idée selon laquelle les arts se doivent d’exalter la dignité de l’homme et de ses créations.

Car si le sujet se prête volontiers à une méditation convenue sur le Temps et la grandeur passée des civilisations, il remet en cause la conception humaniste du génie en l’illustrant d’une manière inattendue. L’exemplum n’est plus tant dans la grandeur du sujet représenté, que dans la paradoxale banalité de l’objet que peine à contenir une toile dont les dimensions pourtant en imposent. Le choix du format, qu’on attendrait rectangulaire et non carré, y contribue, tout comme il permet de réserver au ciel près de la moitié de la surface.

On aurait ainsi tort d’y chercher une veduta, semblable à celles auxquelles nous a habitué l’artiste et qui combinent, dans le désordre savant et panoramique d’une proposition visuelle cohérente, éléments naturels, fabriques et objets antiques parfois fort éloignés. De même, il ne s’agit pas à proprement parler d’un paysage, tant le sujet du tableau en marque la composition.

En ce sens, ce Pont du Gard relie moins deux rives invisibles, qu’il ne sépare deux mondes bien présents en bas et en haut de l’image : le premier est quotidien. L’artiste y utilise tous les éléments attendus dans une veduta : personnages pittoresques, cadre de verdure et de rochers, arrière plan de ruines qui, par contraste se trouve mis en valeur. Ce premier monde, très terrestre et contemporain du peintre, est celui des lavandières, porteuses d’eau et paysannes qui apparaissent au premier plan dans le bas de l’image.

Toutefois, il n’est guère animé, rejeté qu’il est dans l’ombre du monument qui le domine. Le geste de ces femmes qui s’en retournent à la rivière puiser l’eau qu’autrefois l’aqueduc mettait à la porte de leurs ancêtres ne manque pas d’évoquer la distance qui sépare ce monde de celui du passé, historiquement, mais surtout symboliquement -car l’aqueduc fonctionne alors encore-. La barque qui assure désormais le passage d’une rive à l’autre, alors qu’un passage existe sur le tablier du pont, consacre cette perte de substance entre un glorieux hier et un aujourd’hui médiocre.

Car le second univers est une sublimation céleste et lumineuse du passé, le crépuscule d’une époque en même temps que l’expression de la grandeur quasi divine vers laquelle les nuages forment autant de degrés. Posé entre eux deux, le pont du Gard avec sa superposition et sa répétition d’arcades toutes identiques, qui tel une échelle de Jacob aspirée par la lumière céleste, file vers l’horizon, en est la trace terrestre.

Dominant donc les hommes et la nature qui les environne, l’ouvrage est à ce point hors normes qu’il défie l’Histoire, emblème survivant du génie de Rome disparu.

Auteur : Manuel Royo