Le mille-têtes

Enterrement de Van Gogh

par Pierre Fresnault-Deruelle

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BIOGRAPHIE

Pierre Fresnault-Deruelle est ex-Professeur à Paris 1 (sémiologie de l’image). Il est  désormais membre coopté  du groupe INTRU (Interactions, transferts, ruptures  artistiques et culturels) de l’Université François –Rabelais de Tours.  Il a  fondé le MUCRI en 1999, écrit une vingtaine de livres, dont L’éloquence des images, PUF, 1993,  Intelligence des affiches,  Editions Pyramyd, 2011, Hergéologie, Presses universitaires François-Rabelais,  2013. Il prépare une livre sur Edgar-Pierre jacobs et un autre sur l’iconographie politique.

Le mille-têtes

Enterrement de Van Gogh

par Pierre Fresnault-Deruelle

Qu’on le veuille se reporter l’espace d’un instant au tableau du Gréco L’Enterrement du comte d’Orgaz (Tolède) et en particulier à l’extraordinaire frise constituée par les têtes des gentilshommes venus rendre un dernier hommage à leur ami défunt. Tout de noir vêtus, mais chacun détachant sa tête sur une fraise immaculée, ces aristocrates forment une véritable ligne frontière entre le monde d’ici-bas et le Royaume céleste, où l’âme du comte , sous la forme d’un corpuscule, fraie littéralement son chemin. Emouvante galerie de portraits où le peintre, qui s’ingénie à diversifier l’expression des visages ( airs graves, distraits, mystiques, etc.), se joue d’autant mieux de la difficulté qu’il s’agit d’une multitude en uniforme.

Tel n’est pas bien au contraire, le parti qu’a voulu prendre Emile Bernard avec les funérailles de Vincent Van Gogh. Point de visages, comme chez Le Greco, seulement des trognes à peine ébauchées. Les cols de chemise, signalés par des courts traits blancs rivalisent bien mal – s’il en fut jamais question – avec les collerettes empesées des amis de Ruiz, seigneur d’Orgaz. Mais, c’est évidemment la façon qu’a Bernard de cadrer ses personnages qui fait toute la différence avec la toile de son illustre prédécesseur. Prise dans le faisceau de quelque lumière rasante, cette foule offre d’emblée le spectacle de sa dérisoire prise en défaut : timide « mille-têtes » processionnaire qui n’avait pourtant d’autre souci que de se fondre dans l’anonymat du deuil et qu’Emile Bernard surprend ici dans l’inanité du plus mécanique des comportements sociaux : faire la queue. Masse d’hommes et de femmes ( à gauche) qui, parce que reléguant hors champ ( à droite) l’objet du tourment partagé, serait venue se prouver que la vie continue. Elle s’égrène, en effet, en ce chapelet pitoyable où chacun attend de pouvoir s’incliner, le chef découvert, devant ce catafalque sur lequel – est là une ironie ?- la couronne mortuaire qui y est accrochée prend l’allure d’un chapeau jaune tournesol surdimensionné. Sarcasme posthume de Van Gogh qui, avec, cette relique, semble éclabousser de sa gloire le cortège des convenances sociales.

Au contraire des hidalgos du Greco venus assister aux obsèques d’un compagnon pour qui le trépas est effectivement un passage, tous ces profils stéréotypés nous signifient que la disparition de Van Gogh, à l’instar de sa malheureuse existence n’est qu’un désastre qui s’ajoute au désastre. Grinçant, Bernard n’a voulu retenir que le côté farce de cette sinistre cérémonie, à commencer par le spectacle grotesque de tous ces gens venus s’aveugler sur leurs propres insuffisances (faut-il rappeler que Vincent ne vendit jamais qu’un seul tableau ?). Pour ce faire, Bernard a recours a ce recadrage à l’effet saisissant : cette population qui se maintient dans la lumière dit à son corps défendant qu’elle est bel et bien, elle aussi, sur le point de disparaître. « Le suicidé de la société » (Artaud), dans son cercueil,doit bien en rire.

A la manière d’un Degas, l’artiste se sent plus concerné par la frontière entre les choses que par les choses en soi : le bord du catafalque, au second plan, cette moitié de porte rideau installé par les pompes funèbres, cette assistance, enfin, forment-ils une image « constituante » de ce qu’il est convenu d’appeler un enterrement ? De fait, l’espace unitaire de la représentation a volé en éclats. Ne reste que celui de l’incertitude et du questionnement critique. Ces funérailles sont aussi celles de la peinture classique.

Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle