Un ukiyo-é occidental

Femme à la terrasse d'un café

par Pierre Fresnault-Deruelle

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BIOGRAPHIE

Pierre Fresnault-Deruelle est ex-Professeur à Paris 1 (sémiologie de l’image). Il est  désormais membre coopté  du groupe INTRU (Interactions, transferts, ruptures  artistiques et culturels) de l’Université François –Rabelais de Tours.  Il a  fondé le MUCRI en 1999, écrit une vingtaine de livres, dont L’éloquence des images, PUF, 1993,  Intelligence des affiches,  Editions Pyramyd, 2011, Hergéologie, Presses universitaires François-Rabelais,  2013. Il prépare une livre sur Edgar-Pierre jacobs et un autre sur l’iconographie politique.

Un ukiyo-é occidental

Femme à la terrasse d'un café

par Pierre Fresnault-Deruelle

Nous sommes loin de ce qu’on pourrait appeler le japonisme de complaisance; mais c’est pourtant l’économie graphique d’un Kionaga, d’un Harunobu ou d’un Hiroshige qui -réinventée- fait de ce monotype un ukiyo-é occidental exemplaire. Certes, l’aspect lisse des images nipponnes ne se retrouve pas ici. La délinéation nette des formes contenant des aplats chromatiques homogènes n’est pas de mise chez Degas. Il n’en demeure pas moins que le sujet et son traitement font de cette oeuvre une image où la marque du Japon se révèle au mieux. Cette scène du « monde flottant », transposée sous nos climats, opère, grâce au cadrage très serré, une coupe franche au sein d’un réel dont nous cherchons à reconstituer les tenants et les aboutissants. Il est difficile d’interpréter, par exemple, le geste de la femme en bleu (à noter qu’un instantané photographique eut été encore plus énigmatique). Bref, à l’intelligibilité de la scène classique s’est substitué un théâtre d’indices où domine la conjecture ; particularité qui fera qu’à cette époque on parlera d’une « esthétique de l’instant quelconque ». Gestes, attitudes, physionomies balisent, de fait, un espace dont le caractère inabouti fait de nous des témoins d’autant plus attentifs que nous manquons de repères (le titre est là qui vient cependant nous conforter, mais sans plus). Le cadrage (et non l’encadrement) augmente cet effet de manque, voire de manquement qu’induit une telle oeuvre. Contrairement à l’espace centripète des toiles des époques précédentes, qui ordonne hiérarchiquement la composition à partir d’un centre autour duquel s’articulent des éléments périphériques (anecdotes secondes, échappées, natures mortes, etc.), l’oeuvre en question est en quelque manière centrifuge : représentation d’une sorte de sas (le café est un « non-lieu ») où le cloisonnement métaphorise l’absence de liens sociaux forts. Ces filles, entre deux clients, ont-elles d’ailleurs d’autre loisir que de manifester l’état d’abandon qui est le leur?

Les japonais articulaient de micro-espaces à l’intérieur de leurs scènes. Toutes choses égales, avec Femmes à la terrasse d’un café, Degas va plus loin, qui fracture la scène occidentale, forçant ses personnages à se distribuer par rapport aux trois piliers du décor dont la présence perturbe les normes reçues de la composition. Sans ces piliers, cependant, nous n’aurions qu’un vague groupe de filles ; mais, à cause de (ou grâce à) ces intempestives barres verticales (qui reviennent souvent chez l’artiste) nous est donnée une réunion dans son éclatement même. Resserrement à gauche (confidence), relâchement à droite (la distance entre les corps est plus grande). Pourtant -relativement à ce dernier point- le dossier de chaise de la deuxième fille fait malgré tout partie de la « scène principale », si bien que l’éclatement de l’ensemble est contrebalancé par tout un jeu de courbes et de contre-courbes dont l’effet de frise vient amoindrir le manque de cohésion du groupe. En réaliste qu’il est, Degas cherche ce moyen terme par lequel se négocie l’équilibre entre un certain ordre plastique et les phénomènes « mondains » essentiellement transitoires.

Derrière, en grisaille, la rue et ses ombres, constituent un véritable fond. Quasi-décor dont les diagonales descendantes nous indiquent qu’il s’agit d’un espace second, autrement dit d’une réserve de récit. Sur ce fond monotone (gris/brun), les quelques taches de couleur éparpillées dans la toile ont été reprises avec humour dans le bouquet du chapeau de la « breda », à droite.

Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle