Soleil noir

Altar to the sun

par Pierre Fresnault-Deruelle

Voir les articles connexes
Voir les articles par le meme auteur
Voir la biographie de cet auteur

BIOGRAPHIE

Pierre Fresnault-Deruelle est ex-Professeur à Paris 1 (sémiologie de l’image). Il est  désormais membre coopté  du groupe INTRU (Interactions, transferts, ruptures  artistiques et culturels) de l’Université François –Rabelais de Tours.  Il a  fondé le MUCRI en 1999, écrit une vingtaine de livres, dont L’éloquence des images, PUF, 1993,  Intelligence des affiches,  Editions Pyramyd, 2011, Hergéologie, Presses universitaires François-Rabelais,  2013. Il prépare une livre sur Edgar-Pierre jacobs et un autre sur l’iconographie politique.

Soleil noir

Altar to the sun

par Pierre Fresnault-Deruelle

David Johnston peint Altar to the Sun en 1969. Bien qu’abstraite, cette toile justifie cependant son titre : la construction pyramidale qu’on peut voir n’est pas sans lien avec les édifices religieux méso-américains voués à l’astre du jour. On songe, pour ne citer que lui, au sanctuaire principal de Téotihuacàn. Malgré tout, l’arbitraire règne en maître dans cette composition. Ainsi, le ciel est-il noir, qui devrait interdire la formidable phosphorescence de la maçonnerie que l’artiste a brossée. Cet autel, comme fait d’énormes blocs de métal portés au rouge, est solaire en soi qui contraste étrangement avec la nuit d’encre qui lui sert de fond. Difficile, à cet égard, de voir seulement dans la plage sombre qui domine le monument le substrat étale sur lequel seraient venus se distribuer (et se recouvrir partiellement) ces chauds aplats d’écarlate, de jaune et de vermillon. Ces somptueux mais inquiétants éclats disent le rougeoiement d’un temps barbare comme ils disent l’atrocité du culte sanglant des Mexicains tâchant, jour après jour, de retarder la venue définitive des ténèbres.

On objectera que le peintre était, sans doute, à mille lieues des conjectures auxquelles on se livre ici ; et que des considérations plastiques comme le fait d’oser étaler du noir au dessus d’un ensemble déjà « haut en couleurs » retenaient au premier chef son attention. Un artiste est avant tout hanté par des problèmes de formes et de couleurs, même s’il se trouve que les solutions qu’il apporte débouchent sur des appréciations symboliques. Le titre Altar to the Sunen est, au reste, la preuve.

Le titre de cette toile, nom particulièrement approprié a l’œuvre, n’est venu – on le sait – qu’après coup : c’est-à-dire à ce moment où, s’étant fait spectateur de son propre travail, le peintre s’est aperçu qu’il avait exhumé l’« l’hypo image » qu’on vient d’évoquer. En bref, même dans le cas où Johnston n’aurait pas baptisé sa toile, cette dernière ne s’en serait pas moins offerte comme un paysage grave et grandiose. La masse architecturée de ce téocalli atteint, de fait, au sublime dans la mesure où le format du tableau (sorte de cadre d’intellection) se voit débordé par les proportions de l’objet représenté. Ainsi tronquée, la pyramide de l’artiste semble-t-elle relever d’une approche plus phénoménologique que morphologique : outrepassant les limites du subjectile, elle est, à la lettre, incommensurable. Ajoutons qu’au sublime s’ajoute la terribilità du sujet qui, malgré sa vertu solaire, relève de quelque Noche triste.

Quoi qu’on en ait, cependant, ce tableau géométrique abstrait reste une œuvre ouverte : la lecture qu’on vient d’en faire (initiée certes par son titre) aurait pu être tout autre : une ode à l’irrépressible montée en puissance de la lumière, par exemple. Ou un hommage, fût-il involontaire, à William Blake.

Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle