Le grand absent

Portrait d’une dame avec son fils et sa fille

par Pierre Fresnault-Deruelle

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BIOGRAPHIE

Pierre Fresnault-Deruelle est ex-Professeur à Paris 1 (sémiologie de l’image). Il est  désormais membre coopté  du groupe INTRU (Interactions, transferts, ruptures  artistiques et culturels) de l’Université François –Rabelais de Tours.  Il a  fondé le MUCRI en 1999, écrit une vingtaine de livres, dont L’éloquence des images, PUF, 1993,  Intelligence des affiches,  Editions Pyramyd, 2011, Hergéologie, Presses universitaires François-Rabelais,  2013. Il prépare une livre sur Edgar-Pierre jacobs et un autre sur l’iconographie politique.

Le grand absent

Portrait d’une dame avec son fils et sa fille

par Pierre Fresnault-Deruelle

Le petit garçon mis à part, les deux femmes regardent celui devant qui elles ont tenu à paraître sous leur meilleur jour. Dans l’encadrement du balcon, les personnages se sont distribués comme si le peintre allait pouvoir instantanément reproduire leur trait et, ce faisant, capter cette discrète scène qui les suspend dans l’affirmation de ce qu’ils sont : le vivant tableau d’une famille unie.

Qui les croque de la sorte ? Le père, ordonnateur de cette petite cérémonie où chacun prend volontiers la pose ? Ne faut-il pas plutôt considérer qu’absent ou mort, ce père a légué sa place à un maître de céans pour lequel cette femme et ses enfants n’éprouvent qu’une attention polie ? Quoi qu’il en soit, la fille a appuyé sa main gauche sur le bras de sa mère, et cette dernière enserre mollement l’épaule du cadet. Le petit mâle, de ce fait, joue vraiment le rôle de soutien de famille.

D’où vient que ce portrait de groupe soit si moderne ? De ceci sans doute qu’avec cette image, nous sommes, quant au format, au sujet et à son traitement, à deux doigts du dispositif photographique. Sans avoir l’air d’y toucher, le garçon tient en effet le cordon qui commande le store -faut-il dire l’obturateur ?- surplombant le trio : un rien suffirait pour que, retombant, le rideau-guillotine ne close la chambre à la fenêtre de laquelle ces gens sont venus s’exposer. Pour l’heure, tandis que la menace dufatum (le retour au noir) plane sur la scène, ces personnages semblent vivre un répit.

Un air de nostalgie marque ces visages graves qu’on dirait épargnés tant ils forment contraste avec leur environnement : outre le store détraqué, la peinture délavée de la boiserie supérieure ainsi que les nombreuses entailles des pierres d’angle disent qu’avec le temps les choses n’ont pas suivi. Sont-ce là les symptômes d’un revers de fortune dont l’absence du père, précisément serait la marque la plus évidente ? L’image d’un deuil -malgré tout apaisé- transpire ici.

Ce portrait de groupe est une miniature. Aussi, l’effet de réel qu’un tableau de taille plus importante n’eût pas manqué de produire (et que ruinera Manet avec Le balcon) est-il en principe hors de mise. La fenêtre, dont on a repoussé derrière soi la croisée, n’est donc pas tant l’artefact par lequel cette famille se serait « ouverte » à nous que le cadre subreptice d’une entreprise de quasi-naturalisation, au sens où il serait ici question de raviver des restes : ceux des jours heureux que la rambarde et le rideau à lamelles de bois maintiennent désormais dans un inatteignable au-delà.

Au vrai, cette peinture avec la mise en scène du manque (l’absence du père), anticiperait sur une plus radicale disparition : celle de cette attendrissante famille elle-même que nous avions, pourtant, pu croire littéralement gagnée à la lumière du jour. Or, ça n’était évidemment qu’un leurre, ou pour être plus exact qu’un déni, puisque nous avions oublié de prendre en compte qu’en l’état, cette miniature ne pouvait être autre chose qu’un médaillon, autrement dit une relique.

Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle