La cécité d’Holopherne

L'entrevue de Judith et Holopherne

par Pierre Fresnault-Deruelle

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BIOGRAPHIE

Pierre Fresnault-Deruelle est ex-Professeur à Paris 1 (sémiologie de l’image). Il est  désormais membre coopté  du groupe INTRU (Interactions, transferts, ruptures  artistiques et culturels) de l’Université François –Rabelais de Tours.  Il a  fondé le MUCRI en 1999, écrit une vingtaine de livres, dont L’éloquence des images, PUF, 1993,  Intelligence des affiches,  Editions Pyramyd, 2011, Hergéologie, Presses universitaires François-Rabelais,  2013. Il prépare une livre sur Edgar-Pierre jacobs et un autre sur l’iconographie politique.

La cécité d’Holopherne

L'entrevue de Judith et Holopherne

par Pierre Fresnault-Deruelle

Parfois dédiée à celle qui revint vers les siens, porteuse de la tête exsangue du chef de l’armée assyrienne, l’iconographie de Judith est, le plus souvent, consacrée à la décapitation d’Holopherne. A cet égard, les toiles de Caravage et d’Artemisia Gentileschi, sont dans toutes les mémoires. En revanche les manœuvres d’approche du général par la jeune juive, courageuse et rusée, ne sont le fait que de rares tableaux comme Judith à la table d’Holopherne de Lucas Cranach (Schlossmuseum, Gotha) ou la suite peinte par Véronèse (Ashmolean Museum, Oxford)

L’artiste a donc préféré inscrire sa toile dans la grande lignée des Rencontres plutôt que dans celle des tableaux qui, outre l’assassinat du général ennemi, renvoient au motif des Décollations (de saint-Jean Baptiste à saint-Paul, en passant par la tête tranchée de Goliath par David). Quoi qu’il en soit, l’artiste a opté pour un épisode au déroulé majestueux, propre au déploiement d’un protocole d’apparat plutôt qu’au côté abrupt d’un meurtre.

Précédant sa servante qui maintient relevée sa traîne, Judith s’avance vers le groupe des guerriers qui ont consenti à recevoir sa requête. La soi-disant ambassadrice du peuple d’Israël n’a pas lésiné sur les moyens : elle se présente – séduction oblige- dans ses plus beaux atours. Protégé de l’ardeur du soleil, l’ombrageux Holopherne, en position de force, l’a laissé venir… Ses chausses rouges empourprant ses jambes (seule note éclatante du tableau) disent le désir qui, déjà, le taraude. Ce sera sa perte.

Les deux protagonistes se font face, tandis que tout un ensemble de témoins complètent le dispositif scénographique. A droite, de part et d’autre d’Holopherne et de son conseiller, des gardes casqués, chacun la main droite à la hanche, signifient avec le contraposto de la maniera(autrement dit « négligemment ») la puissance sûre d’elle-même. A gauche, d’autres soldats forment l’escorte que le général a dépêchée auprès de la jeune femme. Parmi ces gardes, l’homme au panache rouge joue le rôle d’intercesseur : il a la tête tournée vers celle qu’il est chargé d’introduire, mais, par ailleurs, sa main frôle le conseiller d’Holopherne : connivence ?

Au loin, devant les tentes dressées du camp des Assyriens, deux hommes s’entretiennent d’une question qui ne nous échappe qu’à moitié. L’un d’entre eux, qui tend le bras en direction du chef de guerre, semble désigner ce dernier avec d’autant plus d’à propos que, de son autre main, il tient une épée. Ne faut-il pas voir dans ce [simple_tooltip content=’Sur la valeur discursive des détails dans la peinture voir le livre de Daniel Arasse, Le détail (pour une histoire rapprochée de la peinture), Flammarion, Paris, 1992.’]détail [/simple_tooltip]le signe avant-coureur du trépas d’Holopherne ?

Il est évidemment impossible d’être formel sur ce point. Un élément, pourtant, apporte quelque consistance à l’idée qu’on avance, à savoir que, sur bien des toiles, un motif apparemment discret fonctionne pour la compréhension du tableau. Si l’on veut bien nous suivre sur ce terrain, la scène du premier plan signifie, alors, la ruse de la jeune femme puisque la gesticulation de l’homme du fond est là pour démentir l’allégeance de Judith. En bref, la scène se creuse de sa propre remise en cause…

D’une façon générale, l’image, vaut affirmation. Il est cependant des cas – comme ici- où le peintre, apte à scinder son propos, arrive à suggérer la dénégation ( qui repose ici sur les valeurs opposées entre le premier et l’arrière plan) : en somme Judith est trop polie »pour être « honnête. L’admiration du spectateur est grande, qui comprend que l’artiste s’est hissé à la hauteur de son sujet. Pour commémorer la juste cause de l’héroïne, il a, lui aussi, déployé un savoir-faire véritablement duplice.

Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle