Le bout du monde

Moins d’un quart de seconde pour vivre

par Pierre Fresnault-Deruelle

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BIOGRAPHIE

Pierre Fresnault-Deruelle est ex-Professeur à Paris 1 (sémiologie de l’image). Il est  désormais membre coopté  du groupe INTRU (Interactions, transferts, ruptures  artistiques et culturels) de l’Université François –Rabelais de Tours.  Il a  fondé le MUCRI en 1999, écrit une vingtaine de livres, dont L’éloquence des images, PUF, 1993,  Intelligence des affiches,  Editions Pyramyd, 2011, Hergéologie, Presses universitaires François-Rabelais,  2013. Il prépare une livre sur Edgar-Pierre jacobs et un autre sur l’iconographie politique.

Le bout du monde

Moins d’un quart de seconde pour vivre

par Pierre Fresnault-Deruelle

Moins d’un quart de seconde pour vivre est publié en 1991 par L’Association. L’Ouvroir de bande-dessinée potentielle (OuBaPo) n’existe pas encore et pourtant cette série en est l’essence même. Il s’est agi pour les auteurs de s’imposer des contraintes : en l’occurrence réutiliser sans cesse un matériau de quatre cases qu’on s’est données arbitrairement. Les deux auteurs vont-ils ainsi générer cent strips, aussi désespérés que réjouissants. Ainsi qu’on peut voir, la double bande qu’il est ici question de traiter reprend huit fois (4×2) la même vignette. D’autres combinaisons possibles sont actualisées dans ce livre.

La force de Moins d’un quart de seconde pour vivre vient de ce que la répétition qui en est le principe fait du radotage une vertu. On veut dire que l’usure des propos comme la reprise des motifs, encore et encore, atteint ce point au-delà duquel un message, paradoxalement, commence à poindre. En gros, il n’est pas nécessaire de vouloir continuer, ni même de vouloir entreprendre puisqu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil ; le moindre mal étant de savoir constater que le monde, décidément, est indécrottable. Nous sommes quelque part entre Samuel Beckett et Pyrrhon, ce philosophe grec qui érige le doute en principe.

Dans l’exemple retenu une figure, mélancolique, parle avec son environnement qui lui donne la réplique. Le personnage pourrait s’étonner ou s’offusquer. Mais, précisément, il s’agit de ne pas donner de place à l’étonnement ; ce qui, paradoxalement est un des ressorts de la fable. Cette indifférence a quelque chose d’étonnamment actuel, post-moderne pour employer les grands mots. Refusant un passé qui n’existe plus (le classicisme est inepte) et voulant ignorer ce qui vient (no future, le modernisme est un rêve creux), notre homme n’existe que dans le présent (à peine) renfloué de case en case. En vérité, assis sur son rocher, le personnage campe au bord du Rien comme au XIX°s. on regardait la mer ou les montagnes : c’est un métaphysicien. S’ignorant cependant comme tel, il n’en a ni la posture, bien qu’il soutienne sa tête lourde, ni la prétention.

Le dessin sert admirablement le propos, désenchanté, des auteurs. Efficaces parce que dénuées de toute concession faite au charme, comme peut le faire The Peanuts, ou à la vachardise, à la manière du Wizard of Id. Ainsi ces cases, dans leur répétitivité même, disent drôlement, non pas la constance – ce qui serait beaucoup trop positif -, mais la redondance et l’aporie. Pourtant, en dépit qu’on en ait, Moins d’un quart de seconde pour vivre est une allégorie roborative.

Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle