La ville en sursis

belisaire reconnu par un de ses soldats

par

La ville en sursis

belisaire reconnu par un de ses soldats

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« … de larges esplanades, des folies, des sanctuaires, des fééries auront ponctué ma remontée de l’Evre, dans l’éclair d’une réminiscence. »
Philippe Le Guillou, Le déjeuner des bords de Loire, Mercure de France, 2002.
 

Le tableau, on ne peut plus théâtral, représente une longue avenue bordée d’édifices dans le goût renaissant qu’un maniérisme anime d’excroissances bizarres. La perspective est « sagittale », à savoir comme instaurée depuis l’œil d’un observateur en position de visée et qui ferait du point de fuite de la partie basse de cette toile une quasi-cible. Les personnages, inégalement distribués de part et d’autre de l’axe de symétrie, ne sont là, dirait-on, que pour adoucir l’ordonnance stricte du décor. A preuve, ces figures – qui annoncent celles de Canaletto ou de Guardi- rendraient presque « viable » cet urbanisme de rêve.

Les dimensions de la toile de Desiderio sont modestes (51×81), mais la structure de la scénographie est ainsi donnée que le jeu d’emboîtement des arcades atteint aisément au grandiose. On veut dire que le monde, « surencadré » de la sorte, où, partout, des frontières précèdent d’autres frontières, n’est que la forme exacerbée de son contraire : l’illimité. Aussi loin qu’on aille, en effet, l’allée ne peut que se prolonger, toujours.

Ce paradoxe est un trait d’époque qui veut qu’aux confins du système perspectiviste, rationalisé par le Quattrocento, des artistes explorent ce code topographique jusqu’à l’absurde. Le principe albertien de l’unité de temps et de lieu, ici dépassé, ne donne-t-il pas à croire que ce paysage urbain « file » jusqu’au point Omega de la Parousie ? Ou bien, encore, que cette huile se présente comme une utopie qui annonce Piranèse, en d’autres terme ce goût pour les ouvertures en constant décrochement, cette dénégation de l’enfermement ? Quoi qu’il en soit, il ne s’est pas agi de reproduire la réalité dans sa possible apparence, ou de la préfigurer comme aurait pu vouloir le faire un architecte, mais plutôt d’élaborer un monde, à la fois vraisemblable et impossible, à l’image de nos entêtantes chimères. Malaise d’une époque hantée par ses propres apories.

Le fantasme de l’image comme lieu à creuser est d’autant plus prégnant que la question de la source lumineuse a été soigneusement traitée. C’est, pense-t-on, d’un soleil couchant qu’il est question -et non levant, plus lié à l’euphorie qu’à la dysphorie. En d’autres termes, l’heure est à la menace : les rayons rasants, qui découpent trop clairement les mille et une ornementations de cette ville, plus visitée qu’habitée, font contraste avec le ciel chargé de nuées. En bref, l’idée de sursis pointe ici… Mais, si l’œuvre de Desidério est- ailleurs- peuplé d’écroulements et autres effondrements, rien de tel pour l’heure. Et pourtant, quelque chose d’un désastre annoncé affleure dans cette peinture où le décor est montré avec cette intensité qu’autorise, seul, l’éclairage des choses dans leur dernier éclat. On sait que le mot « atmosphère » réfère tant à la sphère météorologique qu’au ressenti psychologique d’une ambiance donnée. En l’occurrence, le « climat » est pesant, qui imprègne cette visée /vision d’une halo dont on pressent que sa « dorure »est la prémice d’un état soufré.

C’est à peine si nous avons noté, tant leur marginalité est effective, les satyres-atlantes sur le bord droit du tableau, qui défendent l’entrée d’un temple dont nous ne saurons rien. Gardiens d’un espace interlope, ils font contraste avec les personnages en toge qui devisent noblement à quelque distance. Comme si cette ville, pareille aux mythiques cités antiques, pouvait accueillir en son sein somptuosité et dépravation : luxuria. Mauvais augure.

Nous imaginons Julien Gracq ou André Pieyre de Mandiargues observant en silence cette toile…

Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle