L’esprit des salons

Autoportrait

par Pierre Fresnault-Deruelle

Voir les articles connexes
Voir les articles par le meme auteur
Voir la biographie de cet auteur

BIOGRAPHIE

Pierre Fresnault-Deruelle est ex-Professeur à Paris 1 (sémiologie de l’image). Il est  désormais membre coopté  du groupe INTRU (Interactions, transferts, ruptures  artistiques et culturels) de l’Université François –Rabelais de Tours.  Il a  fondé le MUCRI en 1999, écrit une vingtaine de livres, dont L’éloquence des images, PUF, 1993,  Intelligence des affiches,  Editions Pyramyd, 2011, Hergéologie, Presses universitaires François-Rabelais,  2013. Il prépare une livre sur Edgar-Pierre jacobs et un autre sur l’iconographie politique.

L’esprit des salons

Autoportrait

par Pierre Fresnault-Deruelle

Jean-Baptiste Perronneau a environ trente ans. Il n’est plus à la fleur de l’âge et pas encore dans la force de ce dernier. De fait, la maturité qui déjà se lit sur son visage n’a pas tout à fait chassé ce besoin d’affirmation qu’affichent volontiers les jeunes gens. Bref, Perronneau arbore cet air « d’énergie avisée » que nous prêtons volontiers aux premiers rôles masculins du théâtre de Marivaux par exemple.

A la différence du portrait classique qui n’a d’autre fin que d’exhausser le rang du personnage représenté, celui que Perronneau réalise de sa propre personne offre l’image de qui s’est d’abord soucié d’apparaître en tant qu’individu. Au reste, à l’époque où l’artiste peint cette toile, ce dernier n’en est qu’à ses débuts ; et quand bien même en aurait-il eu le désir, Jean-Baptiste n’a pas encore les moyens de son ambition : faire en sorte que son effigie établisse d’emblée sa vérité morale de peintre. Prudent, il a d’ailleurs pris soin d’éliminer tout détail qui symbolise son statut d’artiste. Il est vrai que, portraitiste, Perronneau ne pouvait faire guère mieux que de s’exposer de la sorte ! Avec cette auto-représentation, l’homme atteste, en effet, d’un savoir-faire hors du commun puisque nous savons que pour se peindre l’artiste ne pouvait qu’en « passer par le stade du miroir », se transformant ainsi en objet. Or, c’est un sujet en situation -un quasi-tiers- que nous offre Perronneau. Quelle distanciation !

Rien qui ne participe de « l’état » dans lequel se tiennent les « grands » ou les gens arrivés, et qui, soucieux de maintenir leur prérogatives, campent en ce lieu où nul ne semble pouvoir les atteindre. A l’instar d’un Quentin de la Tour (son rival), Perronneau a voulu, au contraire, rompre avec le décorum pour installer son alter ego au « plus près ». Brossé sur un format modeste et selon un cadrage serré, l’artiste, certes, n’est pas allé jusqu’à faire crever l’écra à ce double qui nous tient tête ; en revanche, le maintien de l’homme et son regard droit (différent de celui des portraits à l’inexpressivité affectée), font de Jean-Baptiste un personnage littéralement effronté.

La répartie (celle qu’on fait saillir, à défaut d’extraire la vérité d’une situation) affleure, à n’en pas douter, sur ces lèvres gourmandes. Quant aux yeux ils seraient presque rieurs n’était le reste du visage empreint d’un soupçon de mélancolie. Mais, l’observation attentive oblige à dire que la complexité de l’effet produit par ce visage repose au premier chef sur l’assymétrie de ce dernier. De sorte qu’à bonne distance du tableau, là où se marient les différences et les contrastes (notamment les valeurs ombrées du côté droit et les valeurs claires du côté gauche), le spectateur se trouve confronté à un personnage dont la discrète jovialité ne serait, in fine, que le déni d’une amertume secrète. En un mot, le peintre se serait capté dans le vif d’une présentation où, sans trop d’ostentation, l’assurance de plaire ne l’emporte pas encore sur ce que l’homme laisse, déjà, percer de désabusement. Trait psychologique ou symptôme d’époque ? Tandis que les Lumières commençaient de se répandre, le scepticisme qui en constituait l’un des fondements, ne pouvait pas ne pas marquer les consciences. D’où, peut-être, cette discrète faille de l’être que nous croyons percevoir chez l’homme qui s’est évidemment disposé à faire bonne figure.

Pour l’heure, et apparemment en pleine possession de ses moyens, Jean-Baptiste, est heureux de poser, de s’imposer même, tant il est vrai que le travail de la brosse, partout repérable sur la toile, nous conforte dans l’idée que ce portrait est littéralement enlevé: alacrité du métier qui viendrait, et comme naturellement, se mettre au service de l’enjouement du personnage (le jabot de dentelle qui bouillonne sous le tour de cou de linon blanc serait ici l’emblème de cette effervescence). L’intelligence si particulière qui rayonne de ce visage nous donne le sentiment de nous trouver face à face avec l’un de ces hommes d’Ancien Régime pour qui les salons, débarrassés des servitudes de la vie sociale, permettaient les plaisirs de la vie en société.

Auteur : Pierre Fresnault-Deruelle