Vertiges de l’abîme

par Christophe Genin

Voir les articles connexes
Voir les articles par le meme auteur
Voir la biographie de cet auteur

BIOGRAPHIE

Christophe Genin est professeur de philosophie de l'art et de la culture à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il dirige le MUCRI, une revue en ligne d'analyse d'oeuvres (peinture, sculpture, installation, photographie, bande dessinée). Il s'intéresse au graffiti et au street art depuis 1985, et a rédigé de nombreux articles et ouvrages sur ce sujet, notamment Miss. Tic, femme de l'être(Impressions Nouvelles, 2008, rééd. 2014) et Le street art au tournant (Impressions Nouvelles, 2013, rééd. 2016).

Vertiges de l’abîme

par Christophe Genin

Claude Barrué
Faille, 2012, acrylique et fusain sur toile marouflée, 64 x 88 cm, collection particulière.
Avec la gracieuse autorisation de l’artiste. Photographie de l’artiste.

Faille est une peinture déroutante à première vue. En effet, l’œil hésite, oscille entre de l’abstrait ou du figuratif.
Il voit des teintes diffuses, un flux de couleurs entremêlées, des transparences et des glacis comme des lignes brisées, des hachures, tout un capriccio plastique de formes libres, inachevées et de couleurs indéfinies, glissant du citrin à l’émeraude, le noir charbon du fusain cernant un azur dilué en un voile de violine, lui-même évaporé de rose. Mais ces résurgences de couleurs travaillent organiquement la toile blanche comme un delta de fleuve vient innerver une terre féconde en marbrures et nervures gorgées de vie. Cette « faille » est bien alors l’interstice où s’immiscent des forces célestes ou chtoniennes de sorte que l’œil ne sait si la toile est cette surface où viennent se poser des couleurs aériennes, ou si elle est cette interface où viennent affleurer des humeurs ou des jus terrestres. De bas en haut, du dessus à l’en-dessous, cette œuvre s’oriente en tout sens et présente peu à peu au regard une dynamique inattendue. À s’attarder encore l’œil croit discerner des figures zoomorphes, tel un cheval cabré à la crinière verte, ou un paysage de glaciers fracturés. Au libre exercice de l’artiste répond la libre imagination du spectateur par un jeu indécidable de formes et de couleurs dans lequel chacun se perd et se retrouve. Cette faille semble alors être l’expression de tout désir, de toute force vive faisant craquer son écorce.
Mais le plus surprenant dans cette œuvre aux couleurs vibratiles et à l’abstraction sensuelle est son rapport à la matière. On pourrait croire une telle œuvre immatérielle, désincarnée. Il n’en est rien. Happé par cette faille, par cette lézarde stochastique qui vient scinder l’espace du plan par d’infimes ondes de choc, le regard découvre le grain de l’œuvre, la texture des matériaux, comme ce repli de lèvres charbonneuses s’ouvrant sur une lumière nocturne. Entre l’informe et l’inchoatif, le spectateur assiste à une genèse, à une sorte d’aurore boréale où le premier matin du monde crève sa coque d’albâtre pour s’étendre et se répandre. Lentement une conscience se fait présence au monde, découvrant la native alliance des contraires, le dense et le diffus, le continu et le fragmenté, l’étendu et le ramassé.
Par la turbulence de quelques couleurs infusées dans la toile, Faille nous rend peu à peu sensible en silence au battement d’un univers immersif dont nous sommes à la fois les témoins et un élément.