L’esprit du pinceau

Le mur dans la Cité des Arts

par Christophe Genin

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BIOGRAPHIE

Christophe Genin est professeur de philosophie de l'art et de la culture à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il dirige le MUCRI, une revue en ligne d'analyse d'oeuvres (peinture, sculpture, installation, photographie, bande dessinée). Il s'intéresse au graffiti et au street art depuis 1985, et a rédigé de nombreux articles et ouvrages sur ce sujet, notamment Miss. Tic, femme de l'être(Impressions Nouvelles, 2008, rééd. 2014) et Le street art au tournant (Impressions Nouvelles, 2013, rééd. 2016).

L’esprit du pinceau

Le mur dans la Cité des Arts

par Christophe Genin

 

Dans l’histoire d’un peintre, il est souvent une toile tenue pour cruciale et décisive car elle manifeste un changement de style, d’inspiration, de visée.

C’est le cas pour Jiang Dahai. Ce peintre chinois, né en 1946, est diplômé de l’Académie centrale des Beaux-Arts de Pékin comme de l’Ecole Nationale des Beaux-Arts de Paris. Cette double formation fait de lui une interface entre la contemporanéité occidentale et la modernité chinoise. Sa trajectoire artistique exprime en quelque sorte le destin d’une peinture chinoise actuelle qui, bien qu’à l’école de l’occident, élabore une nouvelle originalité en intégrant cet apport récent dans une tradition au long souffle.

Peintre de paysage, comme il se doit en Chine, Jiang Dahai excelle dans ce genre. Dans un premier temps il suit une manière réaliste : ses paysages sont ordonnés et harmonieux, le vaporeux des ciels venant contrebalancer une géométrie rythmée des terres. Il essaye de capter l’esprit des paysages européens, architecturés par la patiente et persévérante mise en ordre des paysans, altérés par les versatiles lumières des saisons.

 

Le changement de style et de vision va provenir d’un exercice, ou plus exactement d’un essai. Jiang Dahai porte son regard au plus près de lui : sur un mur visible de sa fenêtre. Son atelier parisien n’est plus l’espace où il recompose une nature de mémoire, où il invente des paysages, mais devient son poste d’observation. Inutile de parcourir les champs, comme Corot, Van Gogh, Monet, pour faire un peinture de plein air, car il suffit d’ouvrir sa fenêtre pour peindre ce qui est immédiatement à portée de regard : ce fameux mur de la cité des Arts, à Paris, dont il donne plusieurs versions avec cette obstination de celui qui sait qu’une chose importante se joue dans son motif, sans pouvoir identifier quoi. A mi-chemin de la peinture figurative et de la peinture informelle, il compose une œuvre où un petit pan de mur jaune – pour paraphraser Proust sur Vermeer[1] – à la fois ouvre et ferme l’horizon suggérant un arrière-plan quand tout se joue frontalement. Ce bandeau jaune fait contrepoint avec un petit rectangle gris tandis que la façade se dissout dans une apparence grumeleuse occultée de coulures noires.

La forme de l’immeuble, le dessin de la fenêtre, une vieille affiche, la texture d’un crépi défraîchi ne constituent plus les éléments lisibles d’une veduta, mais se décomposent en présence même de la peinture dont l’évidence dissout le sujet. La matière même de la pâte fait signe vers l’immatériel.

Ce qui n’était qu’une tentative, qui aurait pu rester anecdotique et passagère, va devenir une évidence. C’est le propre des grands peintres de ne pas écouter leur volonté de faire, comme si un tableau n’était que l’application d’un plan parfaitement prémédité, mais de pouvoir s’étonner de ce qu’ils ont produit et de savoir reconnaître ce que le résultat leur montre comme un avenir possible de la peinture, et d’être à l’écoute de cette part d’imprévisibilité qu’on nomme création.

 

Mais il serait réducteur de ne voir dans ce tableau qu’une exécution à la manière de Poliakoff ou de Nicolas de Staël, par exemple. Quand bien même cette toile serait accidentelle, elle permet à Jiang Dahai de dépasser une manière occidentale et d’unir deux expériences de la peinture. En effet, le fourmillement de beiges et d’ocres sur notre droite n’est pas sans suggérer les brumes des paysages chinois. De même les coulures noires qui zèbrent la vue sont diversement chargées de matière brune, évidée ici ou là d’un trait de lumière, comme dans une calligraphie où la puissance de substance déposée par le pinceau rythme des intensités variables, modulant le dense et le subtil.

Ainsi, par l’étonnement d’une expérience artistique intime, une modernité chinoise se fait jour, intégrant l’apport occidental d’une dislocation des formes et des normes dans une inspiration asiatique au long cours.

À consulter :

Jiang Dahai, Par-delà les nuages, catalogue bilingue (franco-chinois) de l’exposition organisée par Henry-Claude Cousseau en 2014 au Yishu 8 de Pékin.

http://www.associationart8.fr/#!Par-delà-les-nuages-exposition-personnelle-de-Jiang-Dahai-à-Yishu-8/c4i4/F60DFB3B-97EE-4EB1-AF13-295F9AC7C697

 

http://www.pearllam.com/artist/jiang-dahai/

 

[1] Marcel Proust, La Prisonnière, sur la Vue de Delft (1660) de Vermeer.