La parole en peinture

Le serment des Horaces

par Nicole Boulestreau

La parole en peinture

Le serment des Horaces

par Nicole Boulestreau

Les références textuelles du tableau de J-L. David sont à la fois facilement identifiables :L’Histoire de Romede Tite-Live ,Horacela tragédie de Corneille qui enthousiasma le peintre – et manquantes. Au cœur d’une action héroïque transmise depuis des siècles sous les deux formes légendaire et théâtrale, J.- L. David invente, insère et signe une scène de son cru : la peinture d’un serment par lequel les trois frères Horaces s’engagent devant leur père pour la suprématie de Rome.Certes, les éléments contextuels connus permettent aisément d’imaginer la teneur et la valeur du serment. Prêts à recevoir leurs armes des mains du vieil Horace, les fils promettent solennellement de vaincre ou de mouri, dans le combat qui les oppose aux trois frères albains.
Picturalement, la composition du tableau cadre un moment quasi religieux. Concourent à cet effet l’échelle imposante d’une triple arcature dorique rappelant une disposition de la Renaissance, l’épaisseur d’écoute de galeries obscures en arrière-plan, une lumière descendant de très haut. Au premier plan, se détache la formation rangée des frères, en aplomb impeccable. Strictement axée sur l’arcade de gauche, la fratrie des Horaces accomplit devant le Père, figure centrale, le geste solennel des bras tendus, paume tournée vers le sol. La situation du groupe féminin, axé obliquement sur l’arcade de droite, fait problème. Il s’intègre au premier plan par la couleur, mais s’éloigne par son échelle qui semble réduite…

Sur le plan rhétorique, ce tableau est une double gageure. Il relève du modèle historique et du modèle religieux. Exalté par le culte des gestes et des vertus de la Rome antique, le citoyen J.-L. David a conçu le tableau comme unexemplumpour son temps. De plus, il s’est lui- même reconnu comme un héritier des leçons de l’antique république. L’acte héroïque qu’accomplissent les Horaces en prêtant serment pour elle doit être aussi compris comme le sien.

Il fallait donc traduire sur la toile, sous peine de n’offrir que l’illustration morale d’un récit, si enthousiasmant fût-il, quelque chose de cette opération langagière singulière qu’est un serment, de sa dynamique profonde. La beauté et l’originalité du tableau viennent en partie de ce que non seulement l’artiste y analyse en éléments picturaux les composants corporels et symboliques d’un acte de parole engageant du sacré, mais qu’il y inscrit son propre geste. Dans un serment, l’invocation d’une instance sacrée accompagne en effet la parole donnée.

Trouant en son cœur l’immense espace du tableau, l’œil du vieil Horace répercute un éclat de la lumière qui semble se lever très haut du côté gauche de l’atrium.C’est la mère de la lumière porteuse de raison, de vertu, de liberté qui se répand sur le siècle de David. Reliée à ce foyer sacré, inviolable, la figure quasi religieuse du vieil Horace en diffuse la matière. Ses deux mains haut levées, l’invocante et la distributrice, ses deux avant-bras reçoivent d’elle leur luminescence. Elle s’aiguise dans le faisceau central des trois épées. Son feu rougeoie dans les pans de la toge, allume aussi le poitrail du premier Horace et l’arc de l’aigrette de son casque. Les femmes participent de l’harmonie tonale du tableau selon le même symbolisme, mais la couleur est sans conduction. Dans la galerie de droite, le vermillon s’assourdit de gris, se dépose en sang séché.

L’assise de la pyramide des jambes d’Horace fait un mètre, la pique redressée qui cale sa figure athlétique fait deux mètres, une échelle qui donne au visiteur du Louvre une mesure de l’absolu de la promesse. Vers le patriarche la phalange des fils tend son triple bras. Les pointes des doigts affleurent au plus près de la main du géniteur et du tranchant des épées. Par le serment la vie est donnée mais au risque de la mort. L’espacement des corps scande et décline trois fois les regards casqués et le geste rituel de la paume. L’avancée des bras dépasse la verticale de la colonne, franchit le seuil du présent. Les extrêmités des doigts, des pieds au premier plan se touchent presque. Les ramifications des membres en trapèze, en triangle forment un réseau ouvert. Un nouveau corps est irrigué, et marqué par le père du nœud de l’alliance. Ou si l’œil se prête aux mouvements de balancier amorcés autour de son poignet, de l’articulation des coudes ou du pivot des casques, il voit rayonner la machine paternelle qui transforme la lumière sacrée en énergie et soude les membres fraternels.

La haute stature du vieil Horace tourne le dos aux femmes, qu’elle écrase de sa taille. Elle fait disjonction. Séparées de leurs hommes, mère, amante, épouse sont assises au pied du foyer des dieux lares qu’on devine en arrière plan. Rien ne passe, en ce lieu décroché, de l’impulsion énergétique de la scène des hommes. Rien dans la figure de Camille n’évoque la bacchante déchaînée des dessins antérieurs. De même, rien ne fait présager en Sabine sa sœur en héroïsme du tableau ultérieur de l’enlèvement des Sabines. La clarté atténuée qui les atteint ne passe pas par le réflecteur sacré du père. Elle n’est que ce qui rend visibles la peur dans deux prunelles vides d’enfant, et au pied du poteau la pose de l’albaine et de la romaine. C’est celle des femmes des descentes de croix. Revenantes d’un temps autre.

Dans le coin inférieur gauche du tableau, sur le carrelage tout près du pied de la pique le peintre a signéDavid faciebat.
Il s’est comme incarné dans le corps mystique horacien, dans la machine énergétique de son serment, exemple vivant de la nouvelle citoyenneté fraternelle, du héros pluriel, de la foi en la lumière sacrée de la Liberté.

La peinture classique prenait souvent comme sujet le discours, mais la parole est ce qui lui manquait. David, peignant superbement une parole donnée, en figure physiquement les opérations symboliques. Cependant, une telle image, si chargée d’empreintes soit-elle, ne peut prétendre à l’effectivité d’une parole. C’est pourquoi, connaissant l’engagement du peintre dans l’art, on se laisse surprendre, en laissant flotter le regard sur le dessin de la lance (ou de la pique) dont se soutient fièrement Horace, à y voir aussi l’arme de la peinture. Ce grand pinceau dressé, certes à la mesure du tableau ! tranfigure à nouveau le héros. Peintre et champion de la République à venir, il est prêt à saisir l’épée de lumière, mais pas sans le soutien du pinceau à brosser. Vêtu de cuirasse et de toile blanche.Dans cette hypothèse, l’inscription de sa signature aurait en quelque sorte valeur de serment. Le serment d’un peintre, sous le talon d’un nouveau corps nombreux, de servir la liberté par l’art.

Auteur : Nicole Boulestreau