Une culture occulte et occultée

Le joueur de musique ou le Noir

par Christophe Genin

Une culture occulte et occultée

Le joueur de musique ou le Noir

par Christophe Genin

Le peintre belge Max Moreau découvre Tunis et la Tunisie en 1929. Il est ébloui par la lumière, les couleurs et les figures indigènes. Loin de cultiver un orientalisme de salon qui perpétue les images d’Epinal exotiques, héritées du colonialisme, il se lance dans une série de portraits réalistes qui sont aujourd’hui autant de témoignages d’une époque en grande partie révolue. Ainsi ce Noir musicien tenant en main ses instruments.

À première vue, la présence de ce Noir pourrait nous surprendre au sein du monde maghrébin. En effet, l’orientalisme nous a habitué aux représentations des cultures ottomanes, arabes ou juives du Maghreb, mais non à la présence d’Africains de l’Ouest, si ce n’est comme domestiques de pachas ou d’odalisques. Pourtant la traite négrière, courante sous la Dynastie des Husseinites, ne fut abolie en Tunisie qu’en 1846 par Ahmed I Bey. Les affranchis changèrent de statut juridique, mais guère de condition sociale, constituant un sous-prolétariat urbain végétant dans des petits métiers, vivant dans des habitations précaires ou dans les fondouks des faubourgs populaires.

Ce portrait de Max Moreau témoigne en un sens de l’ancienne traite orientale des populations noires sub-sahariennes. Mais il est avant tout une attention qu’un homme porte à son prochain. Nous autres Européens serions tentés de n’y voir que le portrait d’un vieil homme, un Noir aux cheveux blancs, sorte de mendiant au perron d’une demeure, au regard perçant et digne malgré sa basse condition. Cette lecture psychologique n’est pas fausse. En effet, Max Moreau évacue tout décor parasite pour dresser ce portrait en plan américain, sur un fond d’ocres bruns, égayés à notre droite par le montant d’une porte bleu turquoise et d’une arête de mur blanc. Il attire notre attention sur la qualité d’âme de cette figure mineure (au sens juridique et quantitatif) de Tunis. Ce personnage marginal de la société tunisienne nous émeut grâce à un contraste entre les larges aplats, qui définissent les couleurs et le modelé des vêtements (dont une chemise à l’européenne), et les touches brèves qui cernent les traits d’un caractère sur son visage.

Pourtant la modestie de la demeure (l’enduit du mur est craquelé) comme de la tenue du personnage ne doivent pas nous tromper, et nous aurions tort de n’y voir qu’un pauvre hère.

Ce Noir tient deux instruments de musique. Ses mains de musicien sont fines et élégantes ; ses ongles longs permettent de pincer les cordes. L’instrument à sa main gauche, dont on n’aperçoit que le manche, n’est pas vraiment identifiable. Sous son bras droit, il tient un guembri, un luth-tambour à trois cordes. Cet instrument est utilisé lors du stambali, ce rituel de possession des anciens esclaves noirs en Tunisie. Cet homme d’humble condition est donc en fait unmaâlem, un maître de musique qui préside aux rites de possession thérapeutiques pour délivrer les gens de leurs maux dans les confréries et groupes noirs à Tunis. C’est un musicien guérisseur qui établit un contact musical avec les esprits dont il est le médium. Il se tient entre deux ordres, entre le sombre monde des esprits et la claire apparence, entre l’obscurité à soi-même et la lucidité retrouvée.

Son regard est perçant comme son art : ils traversent les apparences pour agir sur l’âme. Ce qui vaut ici pour la musique vaut également pour la peinture de Max Moreau qui nous guide vers un regard traversant.