La figure réversible

Amanda

par Christophe Genin

La figure réversible

Amanda

par Christophe Genin

Qu’avons-nous sous les yeux ? Apparemment Virgile Fraisse produit ici une peinture de type classique : un nu en appui sur un lit ou un sofa, cerné de tentures. Du moins est-ce ainsi que nous pourrions projeter une interprétation qui voudrait reconnaître des éléments réalistes dans une toile qui déjoue pourtant toute identification.

Certes, il y a là une figure anthropomorphe : on reconnaît un bras qui saille à gauche au premier plan, un dos et un torse, une cuisse qui s’enfonce à droite, dans un second plan, dans des draps colorés. À l’instar des nus photographiques, le visage n’apparaît pas. Ce tronçon de corps suit donc une oblique, et le cerne sombre qui l’entoure par intermittences semble le rendre flottant dans l’espace de taches chamarrées et bigarrées.

Mais de quel corps s’agit-il ? D’un homme ou d’une femme ? D’un monstre, tel un hermaphrodite ? D’un animal même ? Le bras montre une musculature virile, mais pourrait être celui d’une femme athlétique ; le torse semble présenter des seins évanescents dans une masse d’ombre ; la jambe est indifférenciée ; le sexe est indéterminable, occulté par l’obscurité d’un repli. Dans une sorte de jeu de devinettes, chacun pourrait argumenter sa préférence pour déceler ou bien un corps masculin, insistant sur une mâle posture, ou bien un corps féminin, notant le modelé gris bleu du torse et la cambrure rosée et dorée des lombes.

Mais devons-nous décider en faveur de l’un ou de l’autre sexe ? Ne s’agit-il pas plutôt ici d’un hermaphrodite suivant la grande tradition antique ? L’hermaphrodite, mélange d’Hermès et d’Aphrodite, est une figure androgyne, un sexe évidemment masculin, parfois ithyphallique, dans un corps gynoïde, aux seins et aux fesses rebondies. L’hermaphrodite additionne et compose, avec la séduction trouble du double. Ici c’est tout le contraire : Virgile Fraisse soustrait jusqu’à l’indétermination. Non pas l’indifférenciation de ce qui serait le point commun, dégagé par manque des attributs définissants, mais l’indétermination : l’impossibilité d’attribuer quelque qualité que ce soit, tout effort d’identification étant renvoyé à sa propre contrariété.

Il s’agit plutôt ici d’une peinture dans l’esprit de Schiele ou de Bacon, avec ces corps distordus, déchirés, éprouvés jusqu’à l’épuisement de leur identité sexuelle. Qui peut donc bien exister sous ce prénom féminin d’Amanda, « celle qui est aimée » ? Une femme, un travesti, un transsexuel ? Qui est, quel est le sujet du tableau ? Les corps souffrants de Bacon sont eux-mêmes dans un espace minimaliste, impossible, mais restent sexuellement repérables. Les corps fragmentés et étiques de Schiele font que l’amaigrissement accuse la proéminence de l’un ou l’autre sexe. Ici rien de cela : un corps ordinaire et énigmatique.

Le décor peut nous aider à avancer. La profondeur de champ donne de la netteté au premier plan, fait de draperies bleutées rehaussées de motifs floraux multicolores, mais laisse flou un arrière plan de verticales bariolées, agrémentées de taches vives, aux teintes turquoise, anis et citron vert émergeant d’un fond cramoisi. Un décor de boudoir ou de bonbonnière pour quelque libertinage ambigu avec un personnage non moins ambigu ? On peut rêver. Ce flou formel, ce flottement chromatique est pourtant contredit par un plan géométrique, un rectangle nettement tracé, comme si une fenêtre aux vitraux colorés venait encadrer les fesses de la « chose ». L’arête gauche de ce rectangle passe derrière ce corps mais vient, au premier plan, délimiter un partage chromatique entre les draps chamarrés, à droite, et les draps gris à gauche dans une forme continue d’un espace discontinu.

Nous avons donc affaire à une distorsion de l’espace, en tous sens : l’arrière passe à l’avant (la perpendiculaire de démarcation), l’avant fuit vers l’arrière (l’oblique du corps). Peut-être faut-il même lire cette figure en sens inverse : une cuisse et une fesse sur notre gauche, un ventre flasque devant nous, et un gros bras s’enfonçant dans le drap à notre droite, la tête rabattue dans cette boule de noir qui est au cœur de la toile. Où se trouve ce corps ? Est-il même inscrit dans le décor ? Le tiers supérieur gauche du tableau est une case noire et aveugle d’où ce corps semble surgir, étant cerné d’une ligne noire, excepté à l’arrondi d’une fesse/omoplate et le long d’un poignet/genou. Ce corps n’appartient pas au décor et, au lieu de s’enfoncer à droite, il ne s’y fond pas, comme s’il s’en extrayait par la gauche obscure, en suspens dans un espace indéterminé.

Un corps inassignable pour un espace indéfini. Comment ne pas songer au fameux tableau de Frenhofer, dans Le chef d’œuvre inconnu de Balzac : un fragment de corps perdu dans un chaos de lignes et de couleurs. Par ce jeu d’espace et de corps réversibles, Virgile Fraisse met entre parenthèses notre attente de représentation pour nous donner à voir le vibrato même de la chair, son incarnat, ses marbrures, ses mollesses ou ses arêtes, une chair phénoménale par-delà le masculin et le féminin. La merveille de cette toile, outre son chromatisme, est que nous discernons le genre humain dans ce qui échappe à tout genre.

Auteur : Christophe Genin