Aphrodite enceinte

Aphrodite enceinte

par Christophe Genin

Aphrodite enceinte

Aphrodite enceinte

par Christophe Genin

Aphrodite, généralement présentée comme un canon de sensualité et de grâce, fut rarement montrée enceinte. Pourtant les mythes nous disent bien qu’elle eut de nombreux enfants. Avec Arès, le dieu de la guerre,  elle conçut Eros et Antéros, Deimos et Phobos, Harmonie et Priape; avec Anchise, elle donna naissance à Enée et Lyrnos. Déesse du désir sexuel, elle est aussi figure de la fécondité.

Ici Anne Zénatti nous propose une autre interprétation de cette effigie, à la fois moderne et traditionnelle. Alors que les peintres et sculpteurs préféraient nous montrer Aphrodite comme une jeune fille sensuelle, attirante, voire excitante, le regard de femme d’Anne Zénatti refuse ce stéréotype de la déesse aux chairs inaltérables. Sa Venus Genitrix a un corps de femme réaliste, de femme marquée par les blessures de la vie, comme le fut Aphrodite.

Cette sculpture est intéressante par sa plastique et une sorte de contradiction qui l’anime. La plastique de la figure procède en hélice, selon un axe en vrille qui alterne les rondeurs et les creux, le volume du personnage s’amincissant au fur et à mesure de l’élévation. À la lourdeur des deux premiers tiers du corps s’oppose l’allègement du dernier tiers. Les bras manquent, à la manière d’une ruine antique (le Torse du Belvédère) ou d’un Rodin (Le marcheur).

La femme semble sortir de la terre même, comme si la mère (mater) gardait contact avec la matière (materia) dont elle serait une émanation. Pour reprendre la distinction mythologique classique, il ne s’agit donc pas ici d’une Aphrodite anadyomène, sortie des eaux marines à la manière de Botticelli, mais chtonienne, principe de fertilité terrestre qui procède de la terre.

À la regarder de plus près cette sculpture semble pourtant pleine de réticences. En un sens, cette représentation manifeste les attributs de la femme enceinte : le ventre est bombé, comme rempli, le bassin et le fessier sont larges, les cuisses sont alourdies par la transformation du corps induite par la grossesse. Pourtant la poitrine reste de taille modeste, elle ne suit pas le reste du corps, comme si le sein ne pouvait donner le lait. Cette Aphrodite n’est pas nourricière, n’est pas une Alma Mater. Son regard se détourne. Cette femme a la tête ailleurs. Les traits de son visage sont las, presque tristes. Les bras absents ne peuvent mettre la main sur ce ventre ni le porter quand il pèse trop. Le haut du corps contrevient au reste de la figure dans une forme ambivalente qui promet la vie et s’en détache pourtant. Une disproportion entre le bas et le haut semble signaler un désaccord interne à cette figure.

Telle est l’ambiguïté de toute Aphrodite chtonienne qui pleure la mort d’Adonis, son amant: les fruits du jardin printanier retournent sous terre, et cette déesse terrestre doit connaître l’épreuve du dépérissement et de l’esseulement pour faire renaître les énergies vitales qui ne sauraient manquer de revenir.

Auteur : Christophe Genin