La perpendiculaire et le niveau

Le Geova des Français

par Christophe Genin

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BIOGRAPHIE

Christophe Genin est professeur de philosophie de l'art et de la culture à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il dirige le MUCRI, une revue en ligne d'analyse d'oeuvres (peinture, sculpture, installation, photographie, bande dessinée). Il s'intéresse au graffiti et au street art depuis 1985, et a rédigé de nombreux articles et ouvrages sur ce sujet, notamment Miss. Tic, femme de l'être(Impressions Nouvelles, 2008, rééd. 2014) et Le street art au tournant (Impressions Nouvelles, 2013, rééd. 2016).

La perpendiculaire et le niveau

Le Geova des Français

par Christophe Genin

L’imagerie maçonnique est discrète. Elle est surtout présente dans les arts décoratifs : textiles, céramiques, cristalleries, orfèvrerie. Parfois en peinture, sous forme de portraits de maçons illustres, tel Washington, ou dans un genre « ésotérique » qui rassemble des scènes d’initiation, des figures et des formes symboliques. Elle mériterait une attention soutenue tant pour l’étude de ses codes que pour les multiples variations qu’elle en fait, et surtout pour le syncrétisme imagier qu’elle propose.

La gravure de Benoît-Louis Prévost (1735-1804), membre de la loge « L’Etoile polaire » est un exemple de ce syncrétisme. Ce graveur de vignettes au burin et à la pointe s’illustra par le frontispice de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert représentant La Raison et la Philosophie arrachant son voile à la Vérité rayonnante de lumière, gravé en 1772 d’après un dessin de Cochin datant de 1764. Il nous présente ici une scène déroutante, qui trouble les conventions allégoriques : une femme est en posture d’adoration devant un niveau auréolé, un angelot derrière elle. Voilà qui semble saugrenu, voire insensé.

À vrai dire Benoît-Louis Prévost synthétise trois imageries, antique, chrétienne et compagnonnique, pour en faire une quatrième originale, ayant un sens maçonnique et révolutionnaire.

D’abord, la femme respecte le canon grec : elle en a le profil et la forme du pied. Pourtant la scène n’a pas de style marqué et identifiable. Cette femme agenouillée, levant les mains jointes au ciel dans une prière, semble être une Sybille, vêtue d’un péplum et d’une tunique courte, qui se tient près d’une colonne animée d’une flamme et ornée d’un bonnet phrygien, et près d’un vase à libations. En 1792 le bonnet phrygien est un indéniable attribut révolutionnaire, signe d’affranchissement et d’émancipation. Cette femme est ainsi une allégorie de la liberté dont elle ravive la flamme. Le style à l’antique donne un caractère héroïque à cette scène, montrant que la liberté résulte d’une épreuve surmontée.

Un angelot, ensuite, est agenouillé dans le dos de cette femme, recueilli dans une prière. Est-ce un Eros ou un Chérubin, une figure grecque ou hébraïque? La génuflexion, la tête courbée, les mains jointes relèvent de la gestique chrétienne, signifiant l’humilité et l’obéissance aux ordres du Très-Haut.

Logiquement nous devrions donc voir un attribut divin représenté comme l’objet de cette dévotion. Or, s’interpose, enfin, un niveau de maçon auréolé là où nous attendrions plutôt un Christ en gloire ou l’Esprit Saint. Le niveau est un outil de mesure cher aux Compagnons bâtisseurs. Il est composé d’un triangle isocèle pourvu d’un fil à plomb en son milieu. Il permet de vérifier l’horizontalité d’un plan ou d’apprécier une pente par la perpendiculaire qui coïncide ou non avec l’encoche médiane. Cet outil critique a valeur universelle comme le souligna Descartes. D’outil d’ajustement, il devient symbole de vérification, de traitement égal, d’égalité politique et juridique.

Que vient donc faire ce niveau au centre d’une auréole ? Ici se compose l’image proprement maçonnique, et le titre de la gravure – Le Géova des Français – est une précieuse indication. Dans l’imagerie chrétienne, le triangle auréolé est « l’œil de Jéhovah » : œil de la conscience, inscrit dans un triangle équilatéral, symbole de la Trinité, ceint d’une gloire. Cette figure très commune orne bon nombre d’églises. Son caractère schématique, à la différence des figures incarnées du Père et du Fils, en fit un dessin de prédilection en franc-maçonnerie pour symboliser le Grand Architecte de l’Univers, principe philosophique ed’harmonie universell.

L’originalité de Prévost est de substituer le niveau à l’œil, avec une perpendiculaire à l’aplomb de la flamme et du bonnet phrygien. Autrement dit, le Géova des Français n’est plus, en 1792, le Dieu du « royaume très chrétien », lié à l’inégalité d’un régime de privilèges, mais le Niveau, symbole héroïque d’une égalité politique, source de liberté pour tous, à laquelle chacun doit obéissance et dévotion. Le graveur franc-maçon substitue donc à un symbole religieux et inégalitariste, le triangle de la Trinité, un symbole laïque, le niveau égalitaire, transférant la révérence de la foi vers un idéal républicain. La ferveur de cette femme en fait ainsi une figure de la vertu républicaine, ce sens moral qui place le devoir d’égalité au-dessus de l’intérêt personnel.
         

Auteur : Christophe Genin