La couvade d’un dieu

La naissance d’Athéna (détail)

par Christophe Genin

Voir les articles connexes
Voir les articles par le meme auteur
Voir la biographie de cet auteur

BIOGRAPHIE

Christophe Genin est professeur de philosophie de l'art et de la culture à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il dirige le MUCRI, une revue en ligne d'analyse d'oeuvres (peinture, sculpture, installation, photographie, bande dessinée). Il s'intéresse au graffiti et au street art depuis 1985, et a rédigé de nombreux articles et ouvrages sur ce sujet, notamment Miss. Tic, femme de l'être(Impressions Nouvelles, 2008, rééd. 2014) et Le street art au tournant (Impressions Nouvelles, 2013, rééd. 2016).

La couvade d’un dieu

La naissance d’Athéna (détail)

par Christophe Genin

Selon la mythologie grecque Athéna est la fille de Zeus et de Métis. Alors que la déesse de la ruse était sur le point de mettre au monde une fille, Ouranos et Gaïa prédisent à Zeus qu’un fils de Métis sera appelé à le supplanter. Zeus recourt à la ruse et avale l’Océanide. Au terme de la grossesse, quand le temps de la délivrance arriva alors qu’un mal de tête saisit Zeus, Héphaïstos lui fendit le crâne d’un coup de hache. Hors de sa cime sauta, en criant, une fille tout armée : Athéna.

Cette scène fondatrice fut souvent représentée. Ainsi la Naissance d’Athéna peinte sur le tripode à figures noires du Louvre (v. 570-560 av. J.-C., Paris, musée du Louvre, CA 616) figure Métis sous le siège de Zeus, Athéna déjà grande, et une assistance nombreuse autour du premier des dieux.

Sur le décor de la présente poterie, le peintre Kyllenios nous offre une version quelque peu différente, délaissant la violence originelle de cette naissance contre-nature. Il choisit de construire une scène plus sobre, même s’il respecte une scénographie convenue. Le peintre, qui agrémente ses dessins au vernis noirci par de petites incisions ornant les vêtements des dieux, a choisi de représenter Athéna petite. Il respecte ainsi les proportions de la scène, et inscrit la naissance dans un motif dit en « chevron ».

Il représente bien Héphaïstos, armé d’une double hache, mais le dieu du feu s’en va, l’acte accompli, regardant la scène d’accouchement de loin. Le peintre ordonne la scène depuis le rapport de filiation, et privilégie le monde des femmes. Au centre, Zeus est assis sur son trône d’autorité, vêtu d’un manteau étoilé, le foudre en main gauche. Derrière lui se tient Eileithya (Ilithye), le génie féminin qui préside à l’accouchement, fille de Zeus et sœur d’Héphaïstos. Ilithye, déesse ambivalente qui peut favoriser comme contrecarrer une naissance, symbolise l’incertitude de tout accouchement. Devant lui se tient Déméter, déesse maternelle de la Terre. Les deux femmes, portant des péploi, tendent leurs bras vers Athéna, prêtes à recevoir l’enfant. Celle-ci sort du crâne, portant un casque avec un cimier, une lance, et tenant un bouclier.

La déesse de la sagesse et du combat réfléchi ne pouvait sortir que de la tête d’un homme d’ordre. La déesse des arts et métiers ne pouvait provenir que d’une mère ingénieuse. Contrairement aux littérateurs qui ne mentionnaient que l’aspect masculin de cette délivrance, comme Homère (Iliade, V, 880), Hésiode (Théogonie, 924) ou Pindare (Olympiques, 7, 37), le peintre adoucit la violence de l’expulsion et la nature guerrière de la nouvelle déesse par les gestes d’accueil et de bénédiction des deux « sages-femmes », donnant à cette scène contre-nature la dimension humaine d’une tendresse maternelle. Même quand on est le roi des Dieux, la naissance est un événement désorientant qui nécessite la bienveillance de celles qui ont l’expérience pour elles.

Auteur : Christophe Genin