Toi et moi

Toi et moi

par Christophe Genin

Toi et moi

Toi et moi

par Christophe Genin

« Et pourtant, nous pouvions ne jamais nous connaître !
Mon amour, imaginez-vous
tout ce que le Sort dû permettre
pour que l’on soit là, qu’on s’aime, et pour que ce soit nous ? »
Paul Reverdy, Toi et moi, « Chance » (1912)

Les amours féminines ont donné lieu à des représentations fantasmatiques, dérivées de l’imaginaire viril. Loin des chairs entremêlées des harems ingresques ou des corps pâmés de Courbet, Anne Zénatti nous peint des scènes intimes tranquilles, quasi ordinaires. Les femmes entre elles s’abandonnent au temps qui passe, sans effet scabreux ni grivoiserie maquillée.  C’est une scène de genre, selon une double entente de l’expression : au sens académique et traditionnel, c’est un instantané de la vie quotidienne, pris sur le vif ; au sens culturaliste et contemporain, c’est l’affirmation du registre féminin.

Une liseuse au premier plan est tout à sa lecture silencieuse, accoudée sur un pouf. Elle tient en main un recueil de poèmes de Paul Géraldy, poète aujourd’hui oublié, mais qui connut pourtant une gloire certaine dans l’entre-deux guerres. Son amie la regarde, pensive, nonchalamment alanguie sur le sofa. Des figures gémellaires, de même corpulence, de même incarnat, à la même coiffure, au même vernis à ongles, à la même posture relâchée, les jambes ouvertes comme prêtes à accueillir l’autre. Seuls quelques accessoires les distinguent : la couleur et les motifs de la robe d’été, écarlate ou prune, la présence ou non de sandales aux pieds. L’une regarde l’autre, simplement satisfaite de cet instant de silence, en suspens, comme si son corps flottait sans s’appuyer ni s’imprimer sur le sofa.

Cette peinture au réalisme onirique repose sur un subtil jeu de décalages et de détournements, tant sémantiques que plastiques.Alors que Paul Géraldy rédigeait une poésie sentimentale faite de mots simples, appréciée du public féminin, et louant la vie de couple, la mention de son livre prend un autre sens ici. Car dans la peinture d’Anne Zénatti le masculin est absent. L’homme est hors-champ, ailleurs, et son absence ne fait pas défaut. Ces poèmes d’amour, adressées à une femme, sont ici lues par une femme  en vue d’une autre. Sans tambour ni trompette, sans heurt et sans cri, une autre manière de faire couple se représente, ou se rêve, avec indolence.

Les corps épanouis, à la manière de Botero, sont comme livrés à l’espace d’un Matisse, dans lequel la perspective est cassée, rabattue sur le plan. Le jeu de paravents à vantaux japonais dessine une sorte de labyrinthe, dont chaque face faussement translucide mène à une part d’ombre, avec de fausses lignes de fuite appuyées par les mosaïques du sol. Cet espace est sans ordre unitaire : les horizontales, les verticales, les obliques, les rayures et les damiers s’entrecroisent et se contredisent, et les divers lacis des motifs floraux viennent encore brouiller ces lignes de désorientation générale. Le volume des chairs est rendu par la couleur. Ainsi les teintes vert-de-gris viennent modeler le tissu violacé, suggérant des formes généreuses, tout comme une lumière rosée vient éclairer l’écarlate, laissant deviner sous la robe le pli d’un sein ou d’une aine. Un jeu de lumières se pose sur ces corps sans ombre, sculptant les formes par un chatoiement de rosés glacés.

Pourtant une ligne directrice s’affirme. Ce tableau relève d’une composition en chiasme. En effet, notre point de vue est légèrement plongeant, comme si nous surplombions les deux amies, au-dessus de la pointe tronquée du tapis de sol. Mais en même temps un mouvement de lumière ascendant nous happe du premier plan, fondu dans l’obscurité du bordeaux, de l’anthracite et du noir, vers la trouée de ciel à l’horizon d’une marine lointaine. Un rectangle du fond forme une sorte d’espace dans l’espace et de tableau dans le tableau, ce qui est d’ailleurs signifié par un encadrement de tableau visible. Le dallage du sol suit une perspective qui se prolonge par les rayons convergents du store à rayures blanches et orangées, faisant signe vers un soleil au-delà du visible, mais dont la lumière zénithale, entrant par l’orbe de la fenêtre, trace un ovale tranchant et traverse les paravents pour se glisser dans tout l’espace.

Cette fenêtre ouverte sur le monde, qui suit la construction d’Alberti, est une part d’exception dans ce tableau composé de plans entrecoupés. Dès lors le sens est sans dessus dessous. Dehors l’ordre règne, mais les amies lui tournent dos, posées dans un monde de guingois où rien n’est d’équerre. Ou inversement, un point de lumière absolu vient peu à peu dérégler l’ordre, laissant chaque corps se placer  et exister dans sa lumière et ordonner son espace propre.

« Toi et moi » signifie la rencontre de ces deux ordres, ce trouble de l’autre qui vient subrepticement dérégler les plans trop ordonnés. Et ce tableau est à double entrée. Le plan du féminin ne saurait se satisfaire du monde intérieur qu’il démonte et déborde ; ou inversement l’homme est cette tentation dont la voix sourde vient dérégler les équilibres acquis, puisque, finalement, l’une tourne le dos à l’autre

Auteur : Christophe Genin