L’image revendiquée

Euphronios

par Christophe Genin

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BIOGRAPHIE

Christophe Genin est professeur de philosophie de l'art et de la culture à l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il dirige le MUCRI, une revue en ligne d'analyse d'oeuvres (peinture, sculpture, installation, photographie, bande dessinée). Il s'intéresse au graffiti et au street art depuis 1985, et a rédigé de nombreux articles et ouvrages sur ce sujet, notamment Miss. Tic, femme de l'être(Impressions Nouvelles, 2008, rééd. 2014) et Le street art au tournant (Impressions Nouvelles, 2013, rééd. 2016).

L’image revendiquée

Euphronios

par Christophe Genin

Les danseurs désarticulés, ivres de leur transe dionysiaque, une couronne de lierre au front, les bras retournés en tout sens, voilà les fragments qui nous restent d’un cratère antique. Sur la face dite noble, la plus héroïque, on peut voir Héraclès triomphant du lion de Némée. Sur la face ordinaire, celle qui renvoie à la vie sociale, on distingue donc ces danseurs. Entre le coude de l’un et le bras de l’autre on peut lire Euphronios egraphsen tade (Euphronios a peint ces choses-là). Rien que de très banal, dira-t-on. Pourtant une telle signature ne laisse pas d’être extraordinaire, non parce qu’elle est très ancienne mais par ses qualités propres.

Elle est singulière, d’abord, par la personne dont elle provient. Généralement les poteries peintes étaient signées par le potier qui inscrivait epoiesen (a fabriqué) à la suite de son nom. Ici le peintre signe, et par le verbe employé (grapho au lieu de poïeo) il affirme l’autorité du peintre en regard de celle du chef d’atelier, le potier. Ainsi la peinture affirme son indépendance par rapport au support, la poterie, qui jusqu’alors était socialement, économiquement et artistiquement déterminant.
Cette signature est particulière, ensuite, par son emplacement. D’habitude le fabricant signait sur la face noble. Euphronios peintre respecte cette règle sur un cratère représentant Héraclès luttant contre Antée : sa signature Euphronios egraphsen (Euphronios a peint) court entre les deux visages de femmes, au-dessus des lutteurs. Pourtant ici il n’en est rien : il signe sur la face ordinaire. Pourquoi donc déroger à cette règle ? Les interprétations sont multiples et restent conjecturales compte tenu de l’état fragmentaire du cratère. Pourtant on croit pouvoir avancer que, malgré un dessin qui peut nous sembler maladroit, le peintre plaçait sa noblesse à cet endroit. Peut-être parce que, justement, il s’essayait à des figures inédites : ni des profils, ni des trois-quarts face, mais des corps en torsion, de sorte que le dessin était unique, non reproductible, contrairement aux autres postures convenues susceptibles d’être produites par poncifs.

Enfin cette signature est originale parce que le peintre prend la parole. Que les peintures sur poteries fussent parlantes, à l’instar de nos bandes dessinées, cela fut maintes fois signalé et étudié. Mais ici l’écriture fait plus qu’identifier l’image en nommant le héros ou l’humain, elle l’authentifie et la commente : « C’est moi Euphronios qui ai peint ces choses-là que vous avez sous les yeux ! » Et la signature de se disposer, non plus linéairement au sommet ou au bas de l’image, mais verticalement au milieu des deux personnages, là même où apparaît la prouesse graphique. Ainsi l’image a-t-elle une filiation et se met elle-même en scène. Elle n’est plus ornement, dans les scènes de la vie ordinaire elle devient la présence même de l’artiste à l’œuvre.

Auteur : Christophe Genin