Consistance de l’intervalle

Vladimir Jankélévitch, détail de L’Aréopage des Sages de Pontigny

par Christophe Genin

Consistance de l’intervalle

Vladimir Jankélévitch, détail de L’Aréopage des Sages de Pontigny

par Christophe Genin

Vladimir Jankélévitch fut un homme aussi discret que son œuvre fut célèbre. Homme fragile, rescapé des pires tragédies de l’histoire, pensant avec générosité. Ce philosophe moraliste et musicien est ici représenté, par le sculpteur Jacques Canonici, en buste émergeant d’un socle, parallélépipède sur lequel sont inscrites deux formules célèbres, « un je ne sais quoi » et « un presque rien ». Nous avons donc affaire à trois éléments : une sorte de pierre taillée, encore à dégrossir, des inscriptions en style libre, une figure humaine comme en mouvement.

Dans quel sens « lire » cette statue ? De bas en haut, du bloc d’argile dont émergerait une figure très humaine, sorte de nouvel Adam ? Ou de haut en bas, la vivacité d’une pensée alerte étant tôt ou tard rattrapée par la gravité de sa pierre tombale ? Laissons-nous porter par ce qui saute aux yeux : la clarté d’un regard.

Le sculpteur nous trace le portrait d’un penseur en acte, la mèche disciplinée, l’œil vif, le sourire discret mais encourageant, le geste magistral. La parole vient de faire silence, mais geste et regard prolongent la pensée, la symbolisent. Ce buste semble superposer des repères sculpturaux différents. Il ne suit pas les proportions classiques du plan poitrine sans les bras, à la romaine, mais s’inscrit dans un plan taille, ce qui permet de situer l’homme dans son activité essentielle de penseur et de professeur, dans le rapport entre la bouche, l’œil et la main. Le penseur est représenté nu. Ce nu symbolise plusieurs aspects. Ce peut être un nu héroïque pour louer le courage d’une existence engagée dans la résistance contre le nazisme, pour saluer une pensée insoumise aux idées reçues. Ce corps nu, dans la fragilité du vieil homme marqué par le grain et les bosselures du temps, signifie également une parole sans voile. La vérité mise à nu. Une présence de chair qui nous interpelle.

Sa pensée est résumée à deux formules, le je-ne-sais-quoi aux limites du presque-rien. Humilité radicale du penseur authentique qui approche les nuances les plus subtiles, les plus infimes de la spiritualité, de l’art, de la nature, et qui mesure toute la faiblesse de l’entendement et du langage à les comprendre et restituer. Etre infiniment sensible à ce qui s’évanouit dans l’imperceptible. Les pleins et les déliés de l’inscription nous autorisent à lire également « je ne sais rien ». Un « je » affirmé en grosses lettres, mais suspendu à son ignorance, entraîné dans la verticale gravité du « rien ». Un « je » ontologiquement pris par la double négation du « ne » et du « rien », mais en même temps appuyé sur sa quête de l’Un.

Jankélévitch est ainsi sauvé du rien par cette recherche de l’Un. Autant le buste expose le caractère éphémère et fragile de notre vie, autant le bloc compact et solide nous donne l’assise nécessaire à ce perfectionnement de vertu auquel nous conviait Jankélévitch. Ce bloc peut évidemment être la stèle gardant mémoire d’une formule à laquelle notre vie se résumerait. Mais le sculpteur nous montre ici un bloc en devenir, une masse imparfaite, à peine équarrie, striée, bosselée, symbole de notre vertu à parfaire avec vaillance, persévérance et courage. Auteur : Christophe Genin