La culture souterraine

Kometa Komiks

par Christophe Genin

La culture souterraine

Kometa Komiks

par Christophe Genin

Karel ou Kaja Saudek, frère du photographe Jan Saudek, est une des plus grandes figures de la bande dessinée tchèque. Voici la couverture du premier numéro d’un illustré pour la jeunesse, publié en avril 1989. Ce magazine regroupa la « génération 89 », scénaristes et dessinateurs engagés dans le changement politique. En effet, l’année de publication n’est pas indifférente : c’est celle de la « révolution de velours » qui vit, en décembre 1989, la fin du régime communiste en Tchécoslovaquie.

La bande dessinée restait alors le symbole de la décadence culturelle occidentale. Saudek, qui se vit reprocher un style parfois proche de Crumb, eut quelques déboires avec le régime communiste. Depuis cette couverture est devenue un classique puisque le « Retour à Comète » , qui fêtait les vingt ans de la bd tchèque en 2009, avait pour affiche une version actualisée de cette couverture.

Peut-on voir cette image comme le manifeste d’un collectif d’artistes ? Apparemment il s’agit d’un dessin totalement dans l’esprit des illustrés pour enfants. Un garçon blond tient de la main droite un komiks. Il indique de la main gauche un dessin à une jeune fille brune qui s’exclame ju ! (« oh là là ! ») et tient également l’illustré de ses mains droite et gauche, tandis qu’un chien sautille et frétille d’aise à leurs côtés. Ils passent par-dessus une plaque d’égout ouverte. Apparemment donc une image d’Epinal de la bande dessinée pour enfants par une série de couples complémentaires : garçon et fille, blond et brune, humain et animal. On retrouve nos figures familières de la littérature enfantine : Sylvain et Sylvette, Totoche et Corinne, Tintin et Milou. Le sous-titre de La Comète nous le dit bien : « séries d’images pour garçons et filles ». L’identification moralisatrice de chaque sexe à son stéréotype dessiné permettra donc d’édifier la jeunesse tchèque.

Le style des personnages a d’ailleurs quelque chose de « rétro » pour 1989 : la nuque bien dégagée du garçon et les couettes de la petite fille ont quelque chose de sage et de propret, éloigné du style de bandes dessinées qu’on pouvait trouver alors en Europe de l’Ouest ou aux Etats-Unis. Le gag de l’image lui-même est éculé : un personnage s’avance aveuglément vers un trou, manque d’y tomber, mais échappe à la chute. Voilà l’ordinaire du burlesque américain aux débuts du cinéma. La première idée venue serait évidemment de penser ce « retard » comme le corollaire du gel de la pensée et de l’expression artistique par les régimes politiques de l’Europe de l’Est.

Pourtant à y regarder de plus près ce dessin est étrange. Il ne correspond à aucune histoire du magazine. Classiquement la couverture d’un illustré reprend une des histoires narrées dans les pages qui suivent, soit sous forme d’extrait soit sous forme de condensé. Ici la couverture est découplée du contenu. D’ailleurs, elle restera identique pour les six premiers numéros, excepté la couleur du titre. Ce n’est donc pas l’affiche d’un recueil d’histoire, mais l’emblème d’une ligne éditoriale. Ce magazine Komiks présente la même trace de comète que celle qui surplombe le dessin, et nous montre des bandes et des cases dessinées. Une telle mise en abyme nous indique bien, outre le désir de susciter l’intérêt d’un jeune public, que l’enjeu de cette image est la visibilité même du magazine.

Ainsi plusieurs éléments acquièrent un sens plus lourd. Les vêtements du garçon – un tee-shirt, une paire de jeans et des chaussures de sport -, relèvent de la panoplie américaine rock n’ roll, alors dissidente Le décor fait de hachures et de pointillés relèvent de la manière de Crumb, même s’il n’en a pas le style freaks. Surtout, la bouche d’égout ouverte est singulière. Des yeux brillent dans l’obscurité souterraine et nous regardent. L’interprétation de ce regard est ambiguë. Il peut signifier une puissance de surveillance, tapie dans l’ombre, prête à épier les plaisirs les plus anodins et enfantins, métaphore d’une police politique dont la vigilance secrète est informée de tout. Le pas assuré des enfants sauterait alors par-dessus le piège dans un élan rénovateur. Inversement, comme Saudek pose sa signature dans le contour de cette bouche, il peut être l’œil de l’artiste, promoteur d’une culture podzemni (underground) dont il était un des porte-paroles. Le joyeux trio serait alors l’apparence politiquement supportable d’une culture souterraine qui attend son heure pour faire la révolution au grand jour.

Une révolution de poètes et de dessinateurs. Sans effusion de sang.

Auteur : Christophe Genin