De l’art du vide

Calligraphe

par Christophe Genin

De l’art du vide

Calligraphe

par Christophe Genin

J’ai dessiné, m’abandonnant au mouvement du pinceau.
Je ne savais pas où il allait. C’était comme des nuages blancs
Qui flottent en s’abandonnant au mouvement du vent.
Futagawa Sukechika

L’illustration est, au sein des arts graphiques, un genre mésestimé, souvent tenu pour un art mineur, comme si l’image n’était là que pour servir de décor à un texte, pour un public quelque peu puéril.

Yan Méot n’a aucune peine à ruiner ce préjugé. En effet, ce dessin de calligraphe japonais n’est pas l’accessoire d’un texte, mais il vaut pour lui-même. D’ailleurs cette œuvre montre un écart culturel : l’Europe tient trop souvent le trait pour une étude quand l’Asie le considère comme l’art de l’essentiel. Ce Calligraphe est donc plus qu’un hommage aux maîtres du trait : c’est une leçon de sagesse par le dessin.

Avec une grande économie de moyens, il fait apparaître avec justesse l’énergie du calligraphe, tenant au contraste entre une posture stable, recueillie, et la fluide mobilité du pinceau. Le temps du premier trait est restitué par le trait léger déposant une brume d’encre sur la feuille et la masse compacte et noire du pinceau. Il y a peu le calligraphe, assis en zazen, méditait. L’esprit vacant, le moine au crâne rasé est buji, sans affaires ou dénué des attachements qui exténuent l’attention. Son visage impénétrable, réduit aux lignes minimales, exprime le zanshin, cette vigilance recueillie, fixée sur rien, disponible à tout, attendant le coup de foudre du premier, unique et continu jet d’encre qui formera immédiatement une figure irréprochable. Voilà que le poème apparaît sur la feuille de riz, comme le soleil sort des nuages. Le bras gauche est encore en position de méditation alors que le torse pivote, engageant le souffle et le corps du moine dans le doigté appuyé ou léger du pinceau.

Ce dessin s’inscrit dans une subtile symbolique japonaise. L’ensemble se place dans un carré, symbole de stabilité et de fermeté. La posture du calligraphe occupe un triangle, symbole de dynamisme. Ce mouvement est amplifié par la rotation d’épaule du peintre, la calligraphie engageant le parcours de son souffle comme par le contraste entre l’oblique du tatami et la verticale du pinceau. Enfin, le moine est compris dans un cercle, symbole d’unité, d’harmonie et de plénitude.

Mais il est une symbolique plus discrète encore, qui ne tient pas à la géométrie du dessin, mais au trait même. Loin de suivre ici la tradition occidentale du dessin qui veut cerner l’identité d’un être par une figure pleine, les traits définissant la ligne continue propre à délimiter une existence face à son monde, Yan Méot cultive ici l’art japonais du vide et du discontinu. L’esquisse change alors de statut : non plus la marque de l’inachevé, mais bien l’affirmation du non-finito, cette ligne ouverte qui, contre l’esthétique du léché,veut garder le temps de l’improvisation et la vivacité de l’œuvre en cours. S’inscrivant dans l’esprit et le geste du dessin japonais, Yan Méot sait que son trait n’aura droit ni à la retouche ni au repentir. La forme doit être immédiatement parfaite, la perfection ne constituant pas à mimer l’apparence du visible, mais à restituer la part de vulnérabilité et de mystère de chaque être par un trait discret. À traits principaux, sciemment spontanés, la promptitude du geste est traduite par les vives hachures marquant les doigts du peintre, et la fugacité du temps par la dissolution de la forme : poignets et bras s’évanouissent.

Tout l’art de l’illustrateur tient dans cette blancheur du papier immaculé entre les poils noirs du pinceau et les sombres obliques des doigts et du manche. Une blancheur sans contour, mais strictement nécessaire pour donner à voir la forme et le sens. Le plein n’existe que par le vide, condition du mouvement et de l’apparaître.

Auteur : Christophe Genin