Edward Steichen

Milwaukee

par Jean Arrouye

Edward Steichen

Milwaukee

par Jean Arrouye

Il y a deux façons de faire son autoportrait en photographie. Ou bien en se photographiant dans un miroir ou une surface réfléchissante, ou bien en allant, après cadrage prospectif et déclenchement d’un retardateur, se placer dans l’espace préalablement repéré.
Quand on se photographie dans un miroir, on choisit sa posture, on rectifie son apparence, on se met en scène tel qu’on souhaite être vu.
Quand on repère par avance l’espace où on ira se placer, de semblables opérations d’appropriation de ce qu’on est à ce qu’on veut paraître ont lieu.Mais il faut aussi prévoir comment adapter sa présence au contexte dans lequel on paraîtra.
Dans les deux cas je devient un autre. L’autoportrait est en fait un hétéroportrait, une invention, au double sens du terme, archéologique, de trouver ce qui est en attente d’être découvert, et imaginatif, de créer.
L’autoportrait d’Edward Steichen, dans le Milwaukee en 1898, est un autoportait de la seconde sorte, de cadrage paradoxal, car Steichen est situé sur le côté de la photographie, comme en marge et est coupé tout du long de sa mince silhouette et au sommet de la tête par les bords de l’image.
En fait Steichen se tient comme ces artistes, peintres ou photographes, qui se représentent posant à côté d’une de leur œuvre, et son œuvre ne peut donc être que ce vide étonnant, cet innommable de gris et de noir qui occupe plus des deux tiers de la surface de la photographie. Cette photographie est un art poétique, proclamant l’avènement d’une nouvelle sorte de photographie où ce sont les caractères définitoires du medium, ses ressources plastiques propres, les nuances de gris, du noir au presque blanc, et la granulation de l’halogénure d’argent qui deviennent source d’intérêt, comme le sont, depuis l’impressionnisme, les tons et la facture pour la peinture. Le photographe d’ailleurs accommode sa propre image à cette nouvelle poétique, pantalon tout noir, indistinct en bas de l’ombre sur le sol, chemise grise et grainée comme le mur voisin, visage peu lisible, gagné par l’ombre, d’un gris et d’un grain intermédiaires entre le noir du pantalon et le gris clair de la chemise. Ce portrait semble fait pour avérer la fameuse déclaration de Buffon : « Le style c’est l’homme ». Plus tard Alfred Stieglitz tirera magistralement les leçons d’une telle déclaration de possibilité d’une photographie essentiellement photographique, dans ses images de New York ouaté de neige, dont les immeubles se dissolvent dans la brume, ainsi que dans des nocturnes où ne se voit, sur fond de noir absolu, qu’une ponctuation clairsemée de lumières, qui permet néanmoins de restituer la topographie urbaine. Dans ces photographies l’enjeu de la modalisation du réel n’est plus sémantique mais esthétique.
Dans l’autoportrait de Steichen est accroché au mur, à hauteur du visage du photographe, un petit cadre rectangulaire, qui est sans doute un miroir. D’une certaine façon, c’est comme si Edward Steichen avait disposé, dans son autoportrait fait selon la méthode du cadrage prévisionnel, un miroir, rappelant l’autre façon de faire son autoportrait. Mais dans ce miroir nulle image du photographe ; sa surface est du même gris grainé que l’espace environnant. Il ne reflète donc que ce photographique qui s’affirme ici simultanément comme moyen et enjeu de la photographie moderne. De sorte que cet autoportrait du photographe, où celui-ci semble s’effacer devant son œuvre, semble bien plutôt l’autoportrait de la nouvelle photographie.

Auteur : Jean Arrouye