Le ruisseau ironique

Le Ruisseau

par Jean Arrouye

Le ruisseau ironique

Le Ruisseau

par Jean Arrouye

Le Ruisseau , est une des rares oeuvres de Cézanne où court une eau vive1 . Le ruisseau éponyme partage exactement le tableau, son cours descendant verticalement de l’horizon, situé presque à mi-hauteur de la toile, jusqu’en bas. Cette disposition a pour effet d’impliquer imaginairement le spectateur dans l’oeuvre, car il a l’impression que le ruisseau vient jusqu’à lui et continue sa course dans son dos. Le sentiment d’être ainsi in medias res est renforcé par le fait qu’un personnage tout proche, sur la droite, jeune femme vue de dos vêtue d’une longue robe, parente sans doute des élégantes de Watteau vues sous le même angle, remplit la fonction d’admoniteur, comme disait Alberti, servant d’intermédiaire entre le monde réel et le monde peint, entraînant illusoirement le spectateur dans l’action figurée. En effet, dans cette partie droite qui représente une prairie, une action se développe : la jeune femme regarde un jeune homme qui lui fait face, mais qui a la tête tournée vers la gauche et désigne de son bras tendu quelque chose ou quelque événement qui se passe de ce côté du tableau, sur l’autre rive du ruisseau.

Las ! Le spectateur ne saura jamais ce qui motive ce geste emphatique car, au premier plan, pousse une végétation arbustive qui monte jusqu’à plus des deux tiers de la hauteur et qui fait écran. Ainsi la procédure redoublée d’implication du spectateur aboutit à un déni de voir !

Comment interpréter cet étrange procédé, ce sujet — ou non sujet — surprenant et cette curieuse partition du tableau en une partie droite montrant une étendue de terrain plat courant librement jusqu’à l’horizon et une partie gauche où la dense végétation s’élevant au tout premier plan récuse toute profondeur au point que la surface du taillis semble coïncider avec la surface du tableau ?

Il n’y a que deux réponses possibles : c’est là soit un canular sarcastique du jeune Cézanne, soit un manifeste pictural. Dans le premier cas l’oeuvre est de la sorte de ces tableaux facétieux, tel celui de Henri Philippoteaux, Gens du duc d’Orléans en habit de Saint-Cloud (Paris, Musée Nissim de Camondo), où l’on voit une série de personnages de dos en train d’observer intensément — leur posture et leur mimique en font foi — un spectacle que le spectateur ne peut connaître puisqu’ils le lui cachent par leur présence ; dans le second cas il serait comparable à ces tableaux édifiants illustrant la visite du Christ chez Marthe et Marie où la prolixe et appétissante description des nourritures terrestres qui séduit le regard à première vue n’a d’autre raison d’être que de faire comprendre qu’il faut les dédaigner au profit de nourritures plus essentielles. A la réflexion le tableau de Cézanne associe ces deux fonctionnements : le geste du jeune homme facétieux incitant à contempler ce qu’on ne saurait voir conduit cependant le regard vers l’écran de feuillage, lieu où l’anecdote s’épuise tandis que la peinture s’affirme, car il n’y a là à voir que la rythmique des touches qui rendent le frémissement du feuillage, la variation des valeurs qui suggèrent les fluctuations de la lumière et de l’ombre, la splendeur de l’occupation d’une si vaste — relativement — surface par une unique couleur.

Ainsi dans ce tableau deux justifications de la peinture sont opposées. Celle qui la considère comme un moyen expressif de raconter des histoires, Promenades, Femmes se déshabillant ou Déjeuners sur l’herbe, et celle qui fait de la peinture sa propre fin, qui ne retient du spectacle de Rochers à Bibemus et de Sous-bois en Provence que l’occasion de découvrir de complexes et rigoureuses intrications de formes et de couleurs. Le ruisseau ironique, comme dit Gaston Bachelard dans Auteur : Jean Arrouye