Un enchantement chromatique

Zohra sur la terrasse

par Jean Arrouye

Un enchantement chromatique

Zohra sur la terrasse

par Jean Arrouye

La jeune femme figurant dans Sur la terrasse est Zorah que Matisse peignit deux autres fois, lors da son séjour précédent à Tanger, dans Zorah en jaune (New York, coll. pr.) et Zorah debout (Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage). Cependant cette fois-ci elle n’occupe pas à elle seule, comme dans les deux autres cas, le tableau dans sa hauteur et sa largeur, pour accomplir le projet « décoratif » de Matisse. C’est plus complexement que le peintre, dans ce tableau, parvient à occuper toute la surface de façon également intéressante en tous ses lieux par un emploi extrêmement subtil de la couleur qui associe intimement bleu, vert et rose, et par la tension dynamique qui résulte de ce que la troisième dimension est tantôt rendue tantôt déniée, de sorte que Zorah paraît installée dans un espace de rêve, irréel.

La composition est traditionnelle, figure et attributs étant disposés en triangle : la jeune femme, vêtue d’un caftan vert à motifs en losanges jaunes, serré à la taille par une ceinture brun orangé, est assise sur un tapis au centre avec, posée à sa droite, sa paire de babouches jaunes à dessins bleus et à l’intérieur carmin, et, à sa gauche, un bocal de poissons rouges. Toutefois, contrairement à ce que pourrait laisser croire une telle description, Matisse ne recherche aucun effet de pittoresque. Les couleurs du caftan sont adoucies, et sur la plus grande partie de celui-ci le vert se mêle au bleu, du bleu de l’ombre qui couvre la terrasse (à l’exception, sur la partie haute du mur du fond à gauche, d’un grand triangle rose que le soleil y découpe). Le jaune des ornements, loin de contraster avec le reste du vêtement, assure l’entente du bleu et du vert, puisqu’il est la couleur qui permet de passer de l’un à l’autre. Le caftan s’associe donc par ses tons à la couleur environnante de la terrasse et du tapis. Celui-ci n’est qu’une surface bleu violacé, et non un tapis traditionnel marocain à dessins géométriques. Les babouches qui, elles, affichent leurs particularités exotiques, ne sont pas pour autant mises en exergue en tant qu’objets curieux, car, apparentées par leurs couleurs et leur décoration à la robe de la jeune femme, elles ne paraissent que le complément de son costume. Leur intérieur carmin par ailleurs les relie visuellement à tous les roses épars sur le caftan de Zorah, sur le tapis, sur le mur de droite de la terrasse et, bien sûr, sur la partie ensoleillée du mur du fond, ainsi qu’au bocal de poissons rouges, qui sont en fait dorés, tandis que le bocal est rose en tout lieux.

Accentuer une dimension orientaliste dans le tableau aurait supposé que l’on puisse observer isolément, comme un objet singulier, la paire de babouches. Mais la multitude de rapports plastiques qu’elle entretient avec des lieux divers du tableau empêche cette vision par trop pittoresque. Il en va de même du bocal qui, par une sorte de retournement ironique de la logique de la peinture orientaliste n’accordant droit de présence qu’aux objets exotiques, et en contrepoint des très marocaines babouches, pourrait aussi bien se trouver à Issy-les-Moulineaux où habite Matisse. En fait celui-ci avait vraiment vu un tel bocal dans un café de Tanger. Il avait été impressionné par le fait que les Marocains semblaient méditer en le contemplant pendant des heures. Aussi le retrouve-t-on dans Le café marocain (Saint-Pétersbourg, Musée de l’Ermitage).

Cependant le traitement des formes n’est pas moins libre que celui de la couleur et, comme ce dernier, est de grande conséquence pour celui de l’espace. Zohra a un visage triangulaire et sans regard, de sorte que son image ne peut être tenue pour un portrait. Le bas de son corps est arrondi pour répondre à la rondeur du bocal aux poissons rouges : elle est changée en objet, en potiche superbement décorée, qui illustre le moyen terme des réponses possibles à la question de savoir quels types de conciliation sont possibles entre réalisme qui, par tradition, repose sur l’instauration de l’illusion spatiale et « décoratisme » qui s’accomplit dans la planéité : à droite le bocal de poissons rouges se gonfle rondement et la pièce se creuse selon les lois de la perspective ; à gauche les babouches sont posées à plat sur le plan du tableau et, du sol au mur du fond, il n’y a qu’une étendue de couleur sans solution de continuité qui marquerait le passage du sol horizontal au mur vertical et sans variation de couleur qui indiquerait la récession de l’espace ; au centre, Zorah est, en bas, sur le tapis en perspective, en volume ; au-dessus de la limite lointaine du tapis, reprise sur le corps de Zorah par sa ceinture, son corps s’aplatit et le vert de sa robe devient, à hauteur de l’épaule gauche (gauche du spectateur) indistinct de ton et de localisation de celui du mur du fond. L’œil est ainsi diversement rebuté, dans son exploration habituelle de la profondeur ; s’il ne lui est pas laissé loisir d’aller trouver sa pitance spatiale habituelle dans la distance, il va se mettre, selon le vœu de Klee, à « brouter » en surface et ce qu’il y trouvera, c’est un enchantement chromatique.

Auteur : Jean Arrouye