Retour de Cythère

Iles Eoliennes - Italie

par Jean Arrouye

Retour de Cythère

Iles Eoliennes - Italie

par Jean Arrouye

C’est une image simple d’une action banale : une amarre lancée d’un bateau dont on aperçoit sur la droite le balcon avant ; sur le quai, où est posée une passerelle, un homme s’apprête à l’attraper ; deux autres, une glène de cordage à la main, attendent que le bateau soit à quai pour compléter l’amarrage.

C’est aussi, apparemment, une image sans recherche particulière, qui enregistre l’atmosphère grisailleuse d’une journée brumeuse qui confond dans un gris presque égal la mer plate, le ciel vide et l’île indécise à l’horizon. Cependant le fait que Bernard Plossu accentue cet effet de fugue en gris par un léger flou qui estompe les contours et par un grain sensible qui réduit la profondeur donne à penser que les choses ne sont pas si simples qu’il paraît à première vue.
On en conclut donc que, comme dit Denis Roche à propos du Voyage mexicain, « il faudrait se demander ce qui est touché qu’on ne peut toucher autrement qu’en prenant des photos ».
Sans doute est-ce quelque chose en relation avec la forme étrange qu’inscrit sur le ciel le filin qui se déroule. D’autant plus étrange que, alors qu’on sait bien que la pesanteur entraîne vers le bas tout objet abandonné à lui-même, l’on voit le filin s’incurver vers le haut comme le cou souple d’un animal ou la tige sinueuse d’une fleur.

De plus l’homme qui s’avance pour saisir l’amarre au vol, bras étendus devant lui et tête levée, est dans une attitude équivoque que l’on pourrait croire indiquer la stupeur, comme celle qui, dans les tableaux classiques, saisit les spectateurs d’un prodige (par exemple Pharaon voyant le bâton de Moïse se changer en serpent), ou être celle d’une personne en acclamant une autre, comme font les témoins de l’apothéose de Delacroix dans l’esquisse de Cézanne du tableau qu’il rêva toute sa vie de peindre mais qu’il n’entreprit jamais, sans doute parce qu’il jugeait que le merveilleux et son emphase n’étaient plus de mise après Courbet et Nadar.

Mais Bernard Plossu nous rappelle que le merveilleux n’a pourtant jamais cessé d’intéresser les artistes, sous d’autres modalités que le miraculeux, évidemment, celles du hasard objectif et de l’étrangeté de rencontre qui fascinèrent Breton et Boiffard. C’est de cela qu’il s’agit ici : observant la curieuse calligraphie que le déroulement sombre du cordage inscrit sur le fond gris clair du ciel, Bernard Plossu en a fixé l’épiphanique et énigmatique message dans une photographie caractéristique de son art de saisir au passage l’imprévisible.

Parce que cette curieuse configuration est au firmament de l’image, celle-ci peut passer pour l’art poétique d’une pratique de la photographie dont la raison n’est pas de donner à reconnaître le monde dans sa réalité ordinaire ni de raconter des histoires à l’issue prévisible, mais plutôt, à l’occasion, de surprendre l’insolite, comme ce gonflement incompréhensible du vêtement d’un passant remarqué au Niger, de noter l’improbable, comme ce triangle parfaitement régulier suscité par un croisement d’ombres remarqué dans un temple égyptien, de débusquer l’étrange comme ce frétillement lumineux d’une voie ferrée observé en Arizona, de découvrir des coïncidences curieuses comme le déferlement simultané de deux vagues identiques sur une mer par ailleurs totalement plate. Ainsi les photographies de Bernard Plossu mènent fréquemment au port baudelairien de l’étrange pour y goûter cette « sorte de plaisir mystérieux et aristocratique », ainsi que dit le poète, que procure l’outrepassement de l’expérience commune.

Pour être impromptue par principe, la pratique de la photographie de Bernard Plossu n’en est pas moins nourrie de tout un savoir accumulé au cours d’années de voyages à travers les paysages et les images. Aussi ses photographies souvent ne vont-elles pas sans quelque reconsidération, formelle ou thématique, de l’héritage imaginaire.

Ainsi l’agencement eurythmique des horizontales et des verticales de la passerelle et des personnages au bas de la photographie n’est pas sans rappeler les cadences et les contrepoints des compositions d’El Lissitsky tandis que la fluide et erratique écriture du filin dans le haut fait penser aux œuvres de Cy Twombly. La hiérarchisation dans l’image de ces deux univers de référence, le rigoureux et le hasardeux, ainsi que celle de la scène habituelle d’une arrivée au port et de la forme insolite prise par une amarre fantaisiste, valent déclaration des préférences esthétiques de Bernard Plossu.

Par ailleurs comment ne pas penser devant cette île qui transparaît dans la brume à l’horizon à celle, mythique, que Watteau figure de même dans ses deux tableaux de L’embarquement pour Cythère ? Mais chez Plossu c’est du retour de l’île qu’il s’agit et le bateau, à la différence de ce qu’il en est chez Watteau, n’est pas visible, de sorte qu’on ne saura pas si les voyageurs reviennent heureux, ayant pu prendre pied sur l’île désirée, ou déconfits, ayant trouvé le rivage inabordable et découvert du même coup que leur rêve d’amour parfait n’était que billevesée. La photographie est élusive autant qu’allusive. Bernard Plossu allie subtilement découverte poétique d’aspects inattendus des apparences — d’« invus », ainsi que dit le philosophe Jean-Luc Marion, que la photographie permet de faire sortir de leur invisibilité habituelle — et déni ironique des poncifs de la culture établie — des présupposés de la pensée visuelle qui rendent aveugle à l’imprévisible.

Or si la perception aiguë de l’imprévisible propre à Bernard Plossu suppose la maîtrise exacte d’un instant décisif et si l’esthétique réflexive de son image repose sur des corrélations induites par le choix d’angles de prise de vue judicieux, cet exercice, discret de l’ironie dépend, lui, d’un juste cadrage qui exclut bateau et passagers mais place précisément l’horizon marin sur lequel s’alanguit l’île lointaine à mi-hauteur de la composition. Par où se constate que si les scènes que photographie Bernard Plossu manifestent l’action du hasard, les images qu’il en fait, elles, ne doivent rien au hasard.

Auteur : Jean Arrouye