Un retable très rhétorique

Retable de Castelfranco

par Jean Arrouye

Un retable très rhétorique

Retable de Castelfranco

par Jean Arrouye

Le retable de Castelfranco de Giorgione, offert à la chapelle Saint-Georges de la cathédrale Saint Libéral par le condottiere Tuzio Costanzio, est remarquable par l’originalité de son organisation. L’historien de l’art Mauro Lucio insiste sur le fait que « ce retable rompait avec toutes les conventions adoptées pour les tableaux d’autel en usage jusqu’alors, en renonçant par exemple à enfermer les personnages dans un lieu chargé de dignité ecclésiale. Plus d’abside, de chapelle, de voûte ou de loggia qui ressemble à un chœur. Un simple velours rouge tendu entre deux perches constitue la séparation fragile et éphémère entre espace divin et espace naturel » .

En fait ce rideau rouge ne sépare pas « espace divin et espace naturel » car l’espace divin, à proprement parler, est celui de la Vierge et de l’enfant Jésus situés au-dessus du rideau rouge, sur fond de ciel. Ce velours écarlate n’est guère plus une « séparation fragile et éphémère ». En effet, il paraît solidement et soigneusement installé, sans un pli et parfaitement articulé au haut piédestal du trône de la Vierge, orné lui d’une somptueuse draperie à motif floral, sans un pli également et exactement placée au centre du piédestal, de sorte que tout ce décor forme un ensemble solidaire très précisément organisé. Plus encore, ce dispositif est entièrement symbolique et n’est donc pas appréciable en termes de précarité ou de solidité, ni de durée. En fait ce drap d’honneur a pour premier but de glorifier les deux personnages qui sont placés devant lui. Celui de gauche est un saint guerrier en armure, épée au côté et tenant une lance portant l’oriflamme rouge frappé d’une croix blanche qui en fait un soldat du Christ. On a cru y voir soit saint Georges, titulaire de la chapelle pour laquelle le retable a été réalisé, soit saint Libéral, titulaire de la cathédrale, avant qu’on ne fasse l’hypothèse qu’il puisse être saint Nicaise, saint martyr de l’ordre des chevaliers de Malte auquel Tuzio Costanzio appartenait. Au fond, peu importe : tous sont des combattants de Dieu, qui remplissent une mission complémentaire de celle du prédicateur, saint François, que l’on voit sur la droite prendre à témoin, du geste, les fidèles qui viennent prier devant le retable, de la bonne foi qui l’anime.

En outre, les saints et le trône monumental de la Vierge sont sur un pavage carré fait de carreaux de deux teintes dorées qui représente la place pavée d’or dont parle l’Apocalypse quand est décrite la Jérusalem céleste.

En conséquence le paysage que l’on voit en arrière de ce locus eschatologique est aussi symbolique. Au-dessus du milites Dei s’érige une fortification partiellement ruinée (le toit coiffant des hourds de la tour est détruit), rappelant que l’usage de la force est parfois nécessaire pour venir à bout des infidèles ou des hérétiques (ou simplement des ennemis d’un pouvoir légitime, comme celui que servait le condottiere). Au-dessus de saint François, qui prêcha en de nombreux lieux, une route se dirige vers des lointains dominés par de hautes montagnes bleues qui sont le signe, emprunté aux Psaumes, que ce monde appartient à Dieu. Deux soldats qui devisent au bord de la route rappellent par leur présence que la parole de Dieu ne peut être prêchée que là où la sécurité de ceux qui la répandent est assurée. Les rôles du soldat et du prédicateur sont complémentaires.

La structure du trône monumental de la Vierge est également signifiante. En fait ce trône est, si l’on peut dire, une construction rhétorique. Non seulement il est à trois registres, ce qui convient à un siège sur lequel est installé le Rédempteur, mais chaque registre est plus particulièrement lié à un des trois personnages principaux.

Celui du bas, le plus sombre et qui s’avance le plus vers l’avant, porte les armes du condottiere commanditaire du retable et est lié au saint guerrier, figure vicariale de celui-ci, qui se situe partiellement devant ce registre inférieur et évite avec le soin le plus exact de mordre sur celui du dessus. En revanche la figure de saint François s’établit partiellement devant ce dernier. Le registre supérieur, celui du trône, appartient évidemment à la Vierge.

Au fur et à mesure que l’on s’élève ces trois niveaux sont de couleurs de plus en plus lumineuses, dont certaines sont traditionnellement symboles de vertus utiles à l’obtention du Salut. L’ensemble des trois registres pourrait donc s’interpréter comme correspondant à une échelle de vertus. Le registre du bas, lié au saint soldat, de la couleur la plus sombre, comme il convient pour une vertu dont l’exercice est entièrement tourné vers la terre, correspond à la force. Le registre intermédiaire, lumineux et portant le tapis vert à motifs floraux – jardin d’Éden stylisé – correspond évidemment à l’espérance du paradis. Au registre supérieur, la robe rouge de la Vierge, comme toujours, symbolise la charité. Mais comme celui qui exerce la force au service de Dieu le fait selon sa foi (et le condottiere, en offrant ce retable à la cathédrale, témoigne de celle-ci), les vertus théologales sont ainsi évoquées sur l’axe vertical du retable, dans l’ordre même de leur récitation traditionnelle : foi, espérance et charité.

Ainsi l’iconographie peu habituelle de ce retable est néanmoins le moyen d’une très orthodoxe profession de foi.

Auteur : Jean Arrouye