Microcosmos

Villa d'Agrippa Postumus

par Manuel Royo

Microcosmos

Villa d'Agrippa Postumus

par Manuel Royo

Certes, il n’est question que d’un détail, d’une de ces figures qui, sur les grands aplats monochromes d’une des pièces de la Villa d’Agrippa Postumus à Boscotrecase, brisent la monotonie contre laquelle vient se heurter le regard du spectateur. Il se peut aussi que la reproduction qui agrandit ici un motif de quelques dizaines de centimètres carrés à peine, ait pour effet de le tirer artificiellement de son « insignifiance ».

Je ne le pense pas. Paradoxalement son excès de modestie fait que cette image se rend ici remarquable. Située au centre de la paroi, suspendue dans l’air et volontairement privée de tout contexte, la scène attire l’oeil. Le fond noir et brillant, semblable à une nuit cosmique d’où émerge le motif, accentue encore l’impression d’avoir affaire à un microcosme. Objets et personnages, baignant dans une espèce de phosphorescence, semblent produire leur propre lumière et composent un « lieu commun » de la peinture antique, un topos au double sens du terme. Car s’il s’agit de ce que les spécialistes nomment un « paysage sacro-idyllique », celui-ci a aussi un caractère très codifié.

Derrière un arbre noueux, deux colonnes dont l’entablement est surmonté par la statue de l’amour ou d’une divinité champêtre suggérent un petit sanctuaire, de part et d’autre duquel s’esquisse une scène à deux personnages. A gauche, une femme, penchée vers un autel, paraît y accomplir ses dévotions ; à droite, un berger s’avance qui pousse devant lui sans doute un mouton. En grisaille, et comme surgissant du néant du fond, deux figures immobiles évoquent des statues situées dans un hypothétique arrière plan. Quelques traits où se distingue encore le geste nerveux du peintre suffisent à rendre l’atmosphère raréfiée d’un univers réduit à ses éléments les plus essentiels.

Mais ce lieu, si commun soit-il, est en définitive extraordinaire. Isolé au centre de sa paroi, le motif est aussi, d’une certaine façon, hors de notre atteinte. Paradoxalement, l’aura qui l’entoure tient à distance le regard du spectateur qu’elle fascine en même temps. A trop s’approcher, celui-ci risque de voir le paysage se défaire dans la juxtaposition des traces colorées, privées désormais de cet ordre et de cette cohérence qu’il construit dans l’écart qu’il entretient avec le tableau. En ce sens, la scène relève moins de la miniature que du détail. Encore faut-il s’entendre et distinguer, depuis D. Arasse, entre le dettaglio et le particolare. Si le premier « isole un élément où se noie le tout » et « surtout défait le dispositif spatial », le second , comme ici, « condense l’investissement du tableau et de son thème ».

Microcosme, l’image renvoie à un autre temps, immémorial et originel. Il s’agit presque de l’allégorie d’un monde perdu, idéal et champêtre, dans lequel le lien qui unissait hommes et dieux n’est pas encore rompu. Même si le thème se répète dans la peinture de Troisième Style, ou comme ici de façon obsédante sur les autres parois de la pièce, il y a plus qu’une scène de genre dans l’évocation de la pietas rustique car la distance qu’elle impose au regard force aussi le respect. L’Age d’Or augustéen, qui en est la référence, n’a guère à voir avec de quelconques « bergeries » galantes. Telle un memento politique, l’image dit à l’envi la volonté de croire au changement durable des temps à venir que promet le principat d’Auguste et qu’annonçait déjà Tityre :

O Meliboee, deus nobis haec otia fecit :
Namque erit ille mihi semper deus ; illius aram
Saepe tener nostris ab ovilibus imbuet agnus.
Ille meas errare boves, ut cernis, et ipsum
Ludere quae vellem calamo permisit agresti.

C’est un dieu, Mélibée, qui nous a fait ces loisirs,
Et pour moi, il le sera toujours. Son autel, souvent un tendre agneau
de notre troupeau l’arrosera de son sang. C’est grâce à lui que mes génisses
peuvent pâturer en liberté,
et moi jouer à ma guise de mon chalumeau.

Auteur : Manuel Royo