Stratonice

Stratonice ou la maladie d‘Antiochus

par Peter Cooke

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BIOGRAPHIE

Peter Cooke est Senior Lecturer in French Studies à l’Université de Manchester (Royaume-Uni). Ses études portent sur la peinture et la littérature françaises du dix-neuvième siècle et il est l’auteur, notamment, de nombreuses études sur Gustave Moreau. Son livre le plus récent est Gustave Moreau: History Painting, Spirituality and Symbolism, New Haven et Londres, Yales Univesity Press, 2014.

Stratonice

Stratonice ou la maladie d‘Antiochus

par Peter Cooke

Pour évoquer une chambre à coucher dans le palais du roi syrien Seleucus, Ingres a reconstruit un intérieur pompéien polychrome rempli de motifs décoratifs et d’objets précieux. Il a ainsi réinventé le topos de l’intérieur antique, lançant une mode qui sera exploitée bientôt par Jean-Léon Gérôme et les peintres dits « néo-grecs ». D’abord séduit par ce luxe étonnant et par la riche gamme de couleurs qu’il déploie, le regard du spectateur commence par se promener sur les colonnes cannelées, les étoffes aux plis magnifiques, les meubles, la statue dorée, avant de découvrir le drame qui se déroule parmi ce foisonnement de détails.

Au centre de la chambre, le jeune Antiochus, fils du roi, est couché sur un lit somptueux. Il se détourne d’un mouvement violent en se cachant le visage d’un bras. Son père s’est jeté sur le lit du malade, dans une attitude de supplication désespérée. Le médecin Erisostrate, pourtant, tout en tâtant le pouls du malade, fait un geste théâtral de reconnaissance subite. En notant la réaction violente d’Antiochus, il a compris la cause de la maladie mystérieuse qui le dévore : c’est l’entrée de sa belle-mère Stratonice qui a provoqué la crise du malade, l’accélération du pouls, le geste angoissé. Celle-ci se détourne avec un mélange de pudeur et coquetterie de la scène dramatique du lit, immobile comme une statue. Baignée d’une lumière froide, vêtue d’une robe de couleur lilas dont les nombreux plis font écho aux cannelures des colonnes, elle est à la fois un objet muet de délectation et un agent. Objet de luxe féminin fait pour le plaisir du regard masculin, elle est en même temps une femme fatale qui a jeté une espèce de sortilège sur le fils du roi son mari.

Malgré les évidents contrastes stylistiques avec la peinture de Jacques-Louis David, Stratonice est construit selon les principes de composition davidiens. Comme dans Le Serment des Horaces (1787, musée du Louvre) et Les Licteurs rapportant à Brutus les corps de ses fils (1789, musée du Louvre), le tableau d’Ingres présente une disjonction marquée entre les figures masculines et féminines. Mais Ingres a donné à la femme le rôle pensif que David avait attribué à Brutus, et le rôle stoïque donné aux Horaces. Le roi et son fils sont plongés dans le désespoir qui afflige les femmes dans les tableaux de David. Cette inversion de rôles trahit l’angoisse masculine, au dix-neuvième siècle, face au pouvoir croissant de la femme, angoisse qui a donné naissance, justement, au grand mythe de la femme fatale. Dans le tableau d’Ingres, la disjonction a créé deux types d’art, l’art dramatique, théâtral, de la peinture d’histoire traditionnelle – c’est le monde habité par les hommes – et l’art de la beauté immobile, le monde habité par Stratonice, qui donnera naissance à des tableaux sensuels dépourvus de narration comme La Source (1856, musée d’Orsay).

Dans l’histoire racontée par Plutarque, averti par le médecin, le roi résout la crise familiale d’un geste généreux : il donne en noces à son fils chéri sa propre femme, guérissant ainsi la maladie d’Antiochus. Dans le tableau, par contre, l’état de crise durera pour l’éternité, figée dans les formes délicieuses et les couleurs précieuses de l’art ingresque.

Auteur : Peter Cooke