Galatée

Galatée

par Peter Cooke

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BIOGRAPHIE

Peter Cooke est Senior Lecturer in French Studies à l’Université de Manchester (Royaume-Uni). Ses études portent sur la peinture et la littérature françaises du dix-neuvième siècle et il est l’auteur, notamment, de nombreuses études sur Gustave Moreau. Son livre le plus récent est Gustave Moreau: History Painting, Spirituality and Symbolism, New Haven et Londres, Yales Univesity Press, 2014.

Galatée

Galatée

par Peter Cooke

On comprend pourquoi Galatée a séduit les surréalistes qui ont pu contempler ce tableau après la deuxième guerre mondiale dans la collection de Robert Lebel. À partir du genre banal du nu féminin, si présent dans les Salons du Second Empire et de la Troisième République, Gustave Moreau a créé quelque chose d’insolite, de fascinant dans son incongruité onirique. Le décor sous-marin, d’abord, est surprenant, « une flore minérale étrange », pour reprendre la belle description de J.-K. Huysmans, qui « croise et entremêle les délicates guipures de ses invraisemblables feuilles ». En effet, rien n’est moins réaliste que cette végétation, malgré les études soigneuses de coraux et d’anémones qu’a faites le peintre d’après les planches de Actinologia Britannica. Par la transformation du style, il en a fait des « chimériques et réelles fleurs », pour citer encore Huysmans. Surprenant aussi le corps de la néréide, ingresque dans les rondeurs de ses contours, mais lumineux comme un joyau et modelé d’une façon insolite, avec des points minuscules de couleur uniforme.

Réagissant, sans doute, aux reproches des critiques dans les années 1860 et 1870, qui n’aimaient pas les « brimborions symboliques » (Théophile Thoré) dont Moreau remplissait ses toiles, le peintre a supprimé dans Galatée toute trace de détail emblématique pour n’offrir à la délectation du spectateur qu’une véritable fête chromatique où le regard se perd dans « tout ce mélange de merveilles de détails » (Moreau). Si le coloris riche et chatoyant est remarquable – les critiques de l’époque le comparaient volontiers à un écrin – la facture est encore plus originale, avec son mélange inédit de glacis, de grattages et d’empâtements en filigrane.

 

Or, dans ce monde de tranquillité sommeillante, de délectation visuelle, a pénétré un intrus inquiétant. En effet, la présence menaçante du cyclope Polyphème bouleverse l’univers esthétique où dort Galatée. Juxtaposition de beauté et de laideur, bien sûr – la belle et la bête – mais aussi la menace d’un regard plein de convoitise. Rien de plus éloquent, en effet, que cet œil de cyclope, fixé sur l’objet du désir. Il fait de Polyphème un symbole inégalé de luxure, de désir frustré, autrement plus troublant que les vieillards luxurieux du sujet biblique de Suzanne et les vieillards évoqué par l’iconographie générale de Galatée. Mais ce n’est pas le corps de Galatée qui est menacé par le cyclope, c’est celui de son amant. Car on sait par le récit mythologique (Ovide, Métamorphoses, XIII) que, refusé par la belle néréide, Polyphème, dans un accès de jalousie, écrasera sous un rocher Acis, l’infortuné amant de Galatée.

Ainsi dans le monde tranquille de l’esthétisme, de l’art pour l’art, Gustave Moreau a su introduire un commentaire inquiétant sur le désir sexuel et les passions humaines. En même temps, le tableau provoque une réflexion critique sur le regard masculin face aux nus plus ou moins obscènes à prétexte mythologique proposés aux visiteurs du Salon. Or, en offrant tout le luxe de son corps, non au regard du cyclope, mais à celui du spectateur, Galatée nous met à la place du monstre luxurieux. À tous égards Galatée était faite pour plaire aux surréalistes.

Auteur : Peter Cooke