Jason

Jason

par Peter Cooke

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BIOGRAPHIE

Peter Cooke est Senior Lecturer in French Studies à l’Université de Manchester (Royaume-Uni). Ses études portent sur la peinture et la littérature françaises du dix-neuvième siècle et il est l’auteur, notamment, de nombreuses études sur Gustave Moreau. Son livre le plus récent est Gustave Moreau: History Painting, Spirituality and Symbolism, New Haven et Londres, Yales Univesity Press, 2014.

Jason

Jason

par Peter Cooke

À certains égards, Jason est la réponse de Gustave Moreau à la beauté immobile des nus d’Ingres, notamment de La Source (1856, musée d’Orsay). Séduit par les qualités plastiques de l’art ingresque, mais dévoué à la tradition du « grand art », Moreau tient à unir ce qu’il appelle « l’immobilité contemplative du corps humain » au contenu narratif et édifiant de la peinture d’histoire. Car il rejette le paradigme théâtral traditionnel qui, à ses yeux, signifie « l’anéantissement de la plastique ». Il convient donc d’éviter les gestes convenus et l’expression physionomique prononcée que Moreau qualifie de « grimace ». En effet, le contenu narratif et moral de Jason est développé d’une façon très subtile, compatible avec le caractère immobile et sculptural du couple.

Moreau a choisi pour sujet le moment de l’histoire mythique des Argonautes où le héros vient de conquérir à Colchide la Toison d’or (représentée ici par une tête de bélier sur une colonne bizarre ornée de médailles et de joyaux), avec l’aide de la magicienne Médée. Il foule aux pieds le dragon (représenté curieusement sous forme d’aigle), alors que Médée lui pose une main subtilement dominatrice sur l’épaule. Le rôle funeste que la jeune sorcière jouera dans la vie de Jason est annoncé par la fiole de poison qu’elle tient à la main, ainsi que les fleurs d’hellébore vénéneuses qui enveloppent son corps. Les attributs jouent donc un double rôle, à la fois allégorique et narratif, car c’est avec une potion magique que Médée a maîtrisé le dragon, gardien de la Toison, et c’est avec un poison magique qu’elle tuera la fiancée de Jason. Les attributs féminins de la fiole et des fleurs contrastent avec les attributs masculins de Jason, l’épée phallique et le nœud très prononcé de son pagne.

En même temps, Moreau a enrichi son tableau par des allusions à la tradition iconographique. La pose de Jason évoque le triomphe de saint Michel sur Satan ou de saint Georges sur le dragon, alors que Jason et Médée évoquent le couple édénique. En effet, le tableau représente le triomphe du héros tout en annonçant sa chute, entraînée par la jalousie de sa compagne redoutable. La domination fatale de Médée est soulignée par la sphinge qui trône au sommet de la colonne soutenant la Toison d’or : le monstre féminin domine le bélier. Alors que La Source d’Ingres représente le type de la jeune fille vierge selon l’idéal du dix-neuvième siècle, pure et innocente comme l’eau limpide qui coule de son urne, dans le tableau misogyne de Moreau, Médée est le type de la femme fatale, calculatrice et vénéneuse.

Or, si Moreau a réussi dans Jason la gageure de réconcilier la beauté immobile et anti-théâtrale avec les exigences narratives et morales de la peinture d’histoire, la « langue du symbole, du mythe et du signe » qu’il emploie (l’expression est de Moreau) déconcerte ses contemporains, qui considèrent le tableau comme « une énigme proposée au spectateur » (Charles de Mouy). En effet, le critique ne retrouve pas sur les visages du couple les expressions que l’histoire mythologique semble exiger : « Je ne vois ni l’amour sur les traits de la jeune fille, ni l’enthousiasme de la victoire dans le regard de Jason : rien de plus froid et de plus obscur ». Le mélange subtil du narratif, du décoratif et du symbolique est trop personnel, trop archaïsant pour que les contemporains de Moreau puissent le comprendre.

Auteur : Peter Cooke