Orphée

Orphée

par Peter Cooke

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BIOGRAPHIE

Peter Cooke est Senior Lecturer in French Studies à l’Université de Manchester (Royaume-Uni). Ses études portent sur la peinture et la littérature françaises du dix-neuvième siècle et il est l’auteur, notamment, de nombreuses études sur Gustave Moreau. Son livre le plus récent est Gustave Moreau: History Painting, Spirituality and Symbolism, New Haven et Londres, Yales Univesity Press, 2014.

Orphée

Orphée

par Peter Cooke

Ostensiblement, Orphée est la pietà du poète mythique de Thrace, mis à mort par les féroces Ménades. Une « jeune fille thrace », nous informe le livret du Salon de 1866, « recueille pieusement la tête et la lyre d’Orphée, portées par les eaux de l’Hèbre aux rivages de la Thrace ». Or, aucun récit connu du mythe ne mentionne une jeune fille thrace, d’autant plus que, selon Ovide et d’autres, la tête d’Orphée fut charriée par les flots aux rivages de l’île de Lesbos, plutôt qu’aux rivages de la Thrace. Moreau déclare ainsi son indépendance de peintre-poète créateur vis-à-vis des sources littéraires dont il s’inspire.

L’identité de la jeune fille reste donc mystérieuse, ainsi que sa pensée. Dans une image spéculaire étrange, elle baisse le regard sur la tête du poète : ses paupières baissées font écho aux yeux clos du chantre mort. Être contradictoire que cette jeune fille : si sa tête blonde semble empreinte de modestie, ses pieds nus évoquent un érotisme discret. S’agit-il d’une muse ou d’une ménade ? D’ailleurs, l’iconographie renvoie aussi bien au paradigme troublant de Salomé portant la tête de saint Jean Baptiste ou de Judith portant celle d’Holophernes qu’au paradigme de la pietà. Cette ambiguïté foncière, caractéristique de l’art de Gustave Moreau, se prolonge dans le paysage. Car le peintre tient au « caractère indécis et mystérieux » de son art. Dans son Cahier de notes (rouge), le peintre conçoit deux manières opposées de traiter le sujet de la tête d’Orphée, l’une située dans un « paysage d’automne voilé ouaté & moelleux », l’autre décrite comme « le contraire : aspect rocailleux & sauvage ». A cette occasion, l’artiste à mêlé les deux manières : si la lumière est douce et chaude, automnale, le paysage est rocailleux, stérile dans son aspect brun, minéral, avec ses montagnes léonardesques, ses nappes d’eau morte à l’arrière plan. Ce paysage aride, sans herbe, contient pourtant des signes de vie : la jeune fille thrace, bien sûr, les bergers juchés, de façon invraisemblable, sur le rocher, mais aussi, à côté de la jeune fille, un limonier vert, symbole de la vie éternelle, et deux tortues, symboles de longévité, voire d’éternité, mais également de silence. Il s’agit, en effet, d’une méditation sur la pérennité de la poésie, de l’art idéaliste, au-delà de la mort de l’artiste, et sur le silence. « La peinture, écrit Moreau, le premier des arts par son silence ».

On comprend que les contemporains aient été déroutés par ce tableau « indécis et mystérieux » : s’ils appréciaient en général sa « poésie » et la noblesse de ses visées idéalistes, ils s’irritaient souvent devant le style à la fois archaïque – aux allures quattrocentistes, avec son dessin maigre et angulaire et sa préciosité décorative – et moderne, avec son ciel qui fait penser à la peinture d’Eugène Fromentin. De tous côtés donc, ambiguïtés et contradictions. Dans sa polysémie et sa capacité d’évocation poétique, dans ses contradictions stylistiques, Orphée est l’un des exemples les plus représentatifs de l’art de Gustave Moreau, peintre qui a su transformer la peinture d’histoire, la sortant des voies banales de l’académisme, en annonçant l’art suggestif et intime du symbolisme fin de siècle.

Auteur : Peter Cooke