L’assassinat de l’évêque de Liège

L’assassinat de l’évêque de Liège

par Peter Cooke

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BIOGRAPHIE

Peter Cooke est Senior Lecturer in French Studies à l’Université de Manchester (Royaume-Uni). Ses études portent sur la peinture et la littérature françaises du dix-neuvième siècle et il est l’auteur, notamment, de nombreuses études sur Gustave Moreau. Son livre le plus récent est Gustave Moreau: History Painting, Spirituality and Symbolism, New Haven et Londres, Yales Univesity Press, 2014.

PAR LE MêME AUTEUR

Galatée

Jason

Orphée

Stratonice

L’assassinat de l’évêque de Liège

L’assassinat de l’évêque de Liège

par Peter Cooke

Dans L’Assassinat de l’évêque de Liège, Delacroix affirme son indépendance d’artiste créateur vis-à-vis de sa source littéraire ainsi que de la pratique de l’illustration romantique. En effet, sans tenir compte des précisions descriptives du récit imagé de Walter Scott, le peintre a interprété librement une scène de Quentin Durward. Par ailleurs, en choisissant pour sujet un des épisodes les plus choquants de toute l’œuvre romanesque de l’écrivain écossais, Delacroix se distingue nettement du goût des peintres contemporains, qui eux préfèrent illustrer des scènes plus anodines, plus anecdotiques aussi. Il se complait dans le drame des situations extrêmes. C’est ainsi qu’il représente le moment terrible où le bon évêque est égorgé au milieu d’un festin bruyant, après avoir été traîné devant son ravisseur, le chef guerrier féroce Guillaume de La Marck, surnommé « le Sanglier des Ardennes », qui vient de s’emparer de son château avec l’appui des Liégeois révoltés.

Delacroix manie ainsi trois thèmes typiques du romantisme, la révolte, l’orgie et la violence. Mais le peintre ne montre pas le moment même où le prélat est frappé à mort : empreint des leçons de Lessing, il représente plutôt le « moment fécond » qui précède le meurtre, préférant ainsi la tension psychologique à la pure horreur. Qui plus est, il met l’évêque et son bourreau, non au premier, mais au deuxième plan, parmi le grouillement de figures du festin, afin d’amortir encore davantage l’horreur de l’acte qui est sur le point de s’accomplir. Malgré les accusations levées contre lui par les tenants du néoclassicisme, Delacroix est sensible aux exigences du goût.

Or, si le peintre évite le moment du paroxysme, il n’évite nullement le drame. Au contraire, il trouve des moyens proprement picturaux d’outrer l’effet dramatique de la scène représentée.

L’éclairage, d’abord, inspiré des tableaux de Rembrandt, est évidemment la trouvaille picturale principale. Au lieu de l’éclairage classique, venant d’en haut à gauche, Delacroix, au mépris de la vraisemblance, a créé l’effet impossible, surnaturel même, d’une longue nappe lumineuse. Elle souligne dans une traînée de jaune la composition diagonale en perspective vertigineuse qui sert à dynamiser le tableau. Cette nappe lumineuse permet par ailleurs d’éclairer l’architecture imposante de la salle, aux dimensions hyberboliques inspirées par la voûte de Westminster Hall à Londres, accentuant les sinistres ténèbres qui enveloppent le reste de la salle.

Ensuite, Delacroix a remplacé l’attitude digne et retenue de l’évêque, ainsi que le geste du bourreau levant son couteau de boucher, décrits dans le récit de Scott, par un geste dramatique d’épouvante qui évoque d’emblée le sacrifice de la crucifixion. C’est le martyre de l’homme de Dieu qui est ainsi évoqué. Avec ce geste de martyr contraste la physionomie diabolique, rougie par les flammes du festin, des soldats du « Sanglier des Ardennes » représentés comme des diablotins éclairés par les flammes de l’Enfer. Car ce qui intéresse Delacroix, dans ce tableau comme dans la série de lithographies d’après le Faust de Goethe exécutée à la même époque, n’est pas l’anecdote historique ou fictive, mais le Mal à l’état pur.

C’est cette représentation inquiétante du Mal qui donne à L’Assassinat de l’évêque de Liège un pouvoir évocateur durable.

Auteur : Peter Cooke