Un personnage de dos

Jeune femme ou Le repos

par Michel Dupré

Un personnage de dos

Jeune femme ou Le repos

par Michel Dupré

Centrée au milieu du tableau, sage sur sa chaise , elle est tournée vers le mur, ostensiblement mais avec naturel. Absente. Epaules, cou, nuque, mais rien des traits de son visage, son regard, ni du caractère de ses mains qui pourrait révéler l’épouse, la fille, la servante. Figure monumentale en toute discrétion… Frontalité paradoxale : le mur me fait face, gris, morne, austère, malgré les variations raffinées de la lumière. La chaise, sobre, raide, sauf la traverse ondulante du dossier à l’image de la jupe noire où s’enfonce le corsage.
A droite, le plateau d’un meuble sombre, une coupe de porcelaine blanche interrompue par le cadre.

A gauche, une bande d’ombre verticale intrigue : s’y dirige le regard invisible ?
En bas, réponse sobre à la tache claire de la porcelaine, l’horizontale d’une plinthe pointe l’angle de l’ample vêtement.
Parfaite économie de moyens : discrète dissymétrie de la pose, dépouillement, maigreur de la matière en frottis davidiens orthogonaux, variations de gris autour d’une tache lumineuse couleur chair. Maîtrise de soi, maîtrise du monde… Tout ici est imprégné d’esprit luthérien. Calme, silence, la sérénité du quotidien, l’équilibre de la banalité, l’immobilité de la règle domestique. Spiritualité de l’ordinaire ou simple vacuité ? Une telle « débauche de rigueur » apparaît sous-tendue par un charme trouble.
Une telle immobilité modifie la nature du regard. L’austérité fait place à un sentiment moins strict. Tentation. L’étrangeté de la scène, exempte de théâtralité, naît de l’analogie de la mise en relation directe de la femme qui regarde le mur avec le spectateur qui regarde la femme, et le mur pareillement. Spectateur plus présent à la scène qu’il ne conviendrait ? Qu’il n’est de coutume ? Ce dos devient secrètement provocateur.

La douceur de la nuque incite à la caresse et l’œil s’arrête sur l’épiderme que frôle la lumière, et découvre, vertical, le montant de bois de la chaise pénétrant au sein des plis sous le bras, convergents au creux de l’aisselle, et se laisse prendre à l’éminence juvénile d’une vertèbre cervicale -la septième- où le pinceau s’est attardé. La dépression du chignon et plus bas, la fente du corsage sont alors affectées d’une sonorité sensuelle inattendue.

Cette étroite mandorle, oserait-on l’apparenter à celle, brutale, décrite sans pudeur par Gustave Courbet ? Alors, sur le meuble, la coupe épanouit l’éventail de ses pétales convexes telle une fleur luisante, pétrifiée.
Ce corsage qui baille en son centre et dont le tissus déborde le dossier, qualifie la position du modèle, dont la pose n’est pas aussi stricte que la grisaille le laisserait penser. Le corps est basculé oblique vers l’avant, légèrement étendu. Position de repos, de détente ? La jeune femme garde-t-elle quelque ouvrage sur sa robe ? quelque lecture sur ses genoux ? que fait-elle de ses mains ? Toujours l’imaginaire s’excite de ce qui est caché, croit-on.
Il n’y aurait donc pas que l’image d’un quotidien saturé de morale protestante ? Ou bien, précisément, l’œuvre révélerait-elle la force des tensions qui travaillent l’esprit du peintre protestant, concentré sur la rétention nécessaire au maintient de sa propre cohérence ? Déplacement des pulsions, dont l’intensité permanente laisse surgir les signes de la lutte morale. Retour du refoulé ?
Tout exclu qu’il soit, le spectateur est invité dans l’image par la vacuité béante offerte au regard. Les séductions du masque d’une « poésie » minimaliste, provoquent chez le voyeur à l’affût l’émergence d’attentes inavouées, et renvoyé à ses propres fantasmes que la nudité de l’image peut aisément accepter, il entrevoit la force morale du peintre au travail.

Auteur : Michel Dupré