Un cigare, une moustache

Portrait de Stéphane Mallarmé

par Michel Dupré

Un cigare, une moustache

Portrait de Stéphane Mallarmé

par Michel Dupré

Un cigare, la moustache. Mallarmé, silence attentif, assis au creux laiteux d’un divan, profond. Le tronc maigre serré dans le bleu sombre du caban boutonné, glisse, oblique, contre un coussin, retenu par le coude appuyé, solide.

Le mur de l’atelier, fond récurrent en rappel d’autres anciens où s’animait l’oiseau, héron stupide ou ibis sacré, loin du japon, sous un flux de lumière égale, étend sa clarté limpide sans ombre obtuse, sur l’homme las, là. Ebouriffé un peu, les cheveux plus sombres que l’or inattendu d’une moustache à larges pointes débordant le bord des mâchoires amincies, un portrait plein d’humour amical…à fleur de pinceau.

Professeur ? Révoqué l’anglais, la chaireest triste. Ecrivain ? Point de livre, tous lus. Poète ? Feuilles blanches vierges que son médius désigne, ferme, de son ombre-flèche pointée vers le patronyme complice, seule écriture peinte, la signature que l’artiste a tracé. Peintre, poète, des deux, lequel le plus présent ?

En attente, sous la plage du front vaste évasé jailli des arcs de deux sourcils marqués de nostalgies anciennes, le verbe secret. La dissymétrie subtile des yeux hantés de vide, suggère une mélancolie discrète de dandy en vue d’ouvrir plus encore le champ d’un regard aux ordres de quelque Saturne, maître de la phrase. Errant dans ce regard, non sur le bout des doigts, l’écriture bercée par l’anarchie des lexiques. Enfin, serpentine, azur évanoui, échappée de la feuille exotique roulée, tenue légère entre les doigts, l’éther ascensionnel, la fumée. Le sonnet s’y élabore, plus tard écrit :


« Tout orgueil fume-t-il du soir,
Torche dans un branle étouffée
Sans que l’immortelle bouffée
Ne puisse à l‘abandon surseoir ! »

…et, souffle suggéré, comme issu de vapeurs bleues, au mur, un papillon, l’âme peut-être

De part et d’autre, on lit la rime : bout incandescent tel un doigt feint tendu en supplément aérien, et surgi de la poche et du ton sombre, érigé, le pouce de l’autre main, enfouie, muette.
L’esprit ailleurs, éteint. Il ressonge, souvenir, à des écrits futurs, à peine, sur le blanc épars du papier pour dire la vie des mots : …seule , la page énonçait dans quel mystère la limpidité du verbe s’y disposait, pour agencer, aigu, net, profond, le poème clos au seuil impossible du livre. Ou, au vol, saisi un mot, la lèvre s’apprête à jeter entr’eux, intelligente, l’amorce complice d’une phrase, intime, au cœur du conservatoire parisien.

Pour ce tableau, petit, il y fallait, profonde, l’intelligence d’une amitié au fil des jours tissée, solide, que l’aigu du regard sur la toile inscrivit.

Manet – il disait, cet œil- ici pose le portrait définitif de celui qui, dans l’instant de la pose, songe au peintre qui peint celui qui sait le peintre qui le peint, méchant bout de toile, tel lui, le papier, pour conférer au vide initial, vague, la présence d’une pensée à jamais abolie.

Auteur : Michel Dupré