Balle ou ballon ?

Le ballon

par Michel Dupré

Balle ou ballon ?

Le ballon

par Michel Dupré

Soit au musée d’Orsay un tableau. Avant d’approcher pour lire le cartel l’oeuvre a été vue, et d’une certaine façon, déjà interprétée.

Parmi de grandes plages mates, vert et ocre, avec leurs corrélats sombres, noir-bleu et brun violacé, un enfant -fillette ? garçonnet ?- court. Un chapeau jaune à ruban rouge, sorte de canotier à large bord d’où émergent des cheveux blonds, laisse imaginer un visage charmant. Chaussé de petites bottes d’un orange éteint, vêtu d’une sorte de blouse boutonnée dans le dos, ailes de papillon d’un blanc éclatant dans la lumière sèche, l’enfant trotte dans l’allée vers une (sa ?) balle rouge. Sur le sol de l’allée, son ombre mouvante le précède et participe à l’agitation de sa course. Il sautille en biais, en direction de la tache colorée posée en toute franchise, à droite, un peu plus haut que lui pour dire l’effort de la course que le regard du spectateur suit -invente. Image instantanée, vue plongeante, observée et reconstruite par le peintre touché par la grâce de la banalité de l’événement.

Dans le haut de la toile, le vert blafard de la pelouse sombre, hachée de touches courbes, et celui des lourdes frondaisons pèse sur la scène. Près du bord, traités en frottis horizontaux, les feuillages semblent indiquer une fuite vers le fond supposé de l’allée noyée dans l’ombre. Tout au fond, deux silhouettes tranquilles, côte à côte, bleu, blanc, en reprise des couleurs, ombre-lumière, du vêtement de l’enfant.

En somme, un enfant court après sa balle dans l’allée du parc. Au loin deux femmes. Il fait beau. Il fait chaud. 33 degrés peut-être. Mais pourquoi diable Valloton nous parle-t-il de « Ballon » alors qu’il nous montre une balle ?

La structure de l’image oriente la lecture : oblique montante de gauche à droite, du sombre au clair, forme en pointe aiguë de la zone d’ombre telle une flèche vers la lumière, rouge du ruban du chapeau lié au rouge sur fond ocre de la balle, large courbe de l’allée, etc. Et s’impose la course de l’enfant vers sa balle. Quand tout est mis en oeuvre pour attirer le regard vers le jouet de l’enfant, le titre me demande, impératif, de changer de regard pour voir, à gauche, posé là, dans l’ombre, gris, morne, à peine visible, le Ballon. Une fois perçu ce cercle jaunâtre, s’instaure alors une sorte d’étrange schème oblique et symétrique faisant se croiser deux axes imaginaires : de l’enfant vers les deux femmes (avant-arrière) d’une part, d’autre part, du ballon à la balle (gauche-droite). La platitude générale produite par la mise en équivalence des valeurs et la matité de l’ensemble s’efface pour laisser la place à un espace perspectif basculé.

Le parc, alors, subitement s’agrandit.

Venue du premier plan, une pénétrante traverse la pelouse, s’enfonce vers les deux femmes dont le regard revient, réfléchi, pour surveiller l’enfant tout à sa course vers la balle rouge.

De gauche à droite, l’autre axe, justifié par les couleurs rassemblées par le chapeau, signifie le jeu de l’enfant : le sens de sa course n’est pas seulement vers la balle, mais va du ballon à la balle. Aller, retour ? Va-et-vient ? Piège. Vallotton nous prend à rebours, nous invite à jouer, à l’image de l’enfant, nous oblige à hésiter de l’un à l’autre cercle, en passant par la figure suspendue, immobile, neutre, que nous seuls animons. Car, toujours, il restera figé dans sa course, l’enfant, posé à mi-distance de la balle et du ballon. Simple tache blanche et bleue entre un rouge et un ocre.

Dérisoire, si peu présent, ce ballon constitue en fait l’essentiel de la scène. Vallotton nous offre là une amusante surprise teintée d’un soupçon d’humour.
Otons-le ce Ballon, et s’effondre le tableau.
Reste de la peinture…

Auteur : Michel Dupré