Bayard se met en … Seine

Autoportrait d’un noyé

par Michel Dupré

Bayard se met en … Seine

Autoportrait d’un noyé

par Michel Dupré

Au dos de cet autoportrait — premier du genre — aujourd’hui nommé « Autoportrait en noyé », ce texte de la main du photographe :

« Le cadavre du Monsieur que vous voyez ci-derrière est celui de M. Bayard, inventeur du procédé dont vous venez de voir, ou dont vous allez voir les merveilleux résultats. À ma connaissance, il y a à peu près trois ans que cet ingénieux et infatigable chercheur s’occupait à perfectionner son invention. L’Académie, le Roi, et tous ceux qui ont vu ses dessins, que lui trouvait imparfaits, les ont admirés comme vous les admirez en ce moment. Cela lui a fait beaucoup d’honneur et ne lui a pas valu un liard. Le gouvernement, qui avait beaucoup trop donné à M. Daguerre, a dit ne pouvoir rien faire pour M. Bayard et le malheureux s’est noyé ! Oh ! instabilité des choses humaines ! Les artistes, les savants, les journaux se sont occupés de lui pendant longtemps et aujourd’hui qu’il y a plusieurs jours qu’il est exposé à la Morgue, personne ne l’a encore reconnu ni réclamé ! Messieurs et Dames, passons à d’autres, de crainte que votre odorat ne soit affecté, car la figure du Monsieur et ses mains commencent à pourrir, comme vous pouvez le remarquer. »

Ce document de l’histoire de la photographie est d’une ambiguïté totale. Image mensongère propre à dénier ce qui fonde la « croyance » en la photographie. Portrait effectif de Bayard et « faux portrait » : à la fois le vrai Bayard et un Bayard de comédie (de tragédie).

Si le texte décrit un « noyé », l’image énonce alors une double fiction fondée sur la qualité vériste de la photographie : le personnage représenté est le photographe lui-même, un autoportrait. Si Bayard a pris cette photo et l’expose, il n’est donc pas mort. La photo ment ; ce qu’elle montre n’est pas la vérité.

Dans le même temps — dans le même espace — l’image montre une scène qui, malgré tout, « a été ». Mise en scène théâtrale, certes, mais dont la réalité n’est pas niable, preuve, cette photo. Ce qui estfaux, c’est l’événement figuré raconté par le texte, pas la figure en tant que telle.

C’est un mort qui réalise ce cliché ! Comme si le photographe devait « disparaître » pour pouvoir se « montrer », s’affirmer. Ou même, serait-ce parce qu’il se voit qu’il disparaît, à l’image de Narcisse qui s’anéantit dans sa propre image… et se noie ? La singularité du photographe, éternel présent-absent : il est le Voyeur qui regarde sans être vu, à l’abri du regard de l’autre, et qu’on ne verra pas dans l’image. Son image.

Bayard, le vrai en chair et en os, c’est celui qui s’est absenté du cliché, non celui qui est figuré. C’est celui qui montre (la photo) non celui que l’on voit (sur l’image). Ce que l’on regarde, c’est précisément ce que Bayard n’a pu voir, c’est-à-dire tel qu’il se montre. Au « ça a été » de Barthes, il convient d’ajouter « quelqu’un a été là ». La bonne compréhension de cette photographie implique la lecture du texte : l’image est indissociable du texte, le recto et le verso sont inséparables, fatalement. Ce qui, pour le moins, montre que l’image ne peut dire, à elle seule, ce que son auteur veut qu’elle dise, qu’elle reste ouverte à nombre d’interprétations et donc doit recourir à un ancrage textuel.

Ce texte qui commence par une affabulation, « Le cadavre… », tourne à l’aporie : pas de cadavre, donc pas d’image d’un cadavre, d’autant qu’il serait « celui de M. Bayard », photographe, par lui-même ! Cette fiction qui court tout au long du texte et constitue la figuration parle pourtant d’une réalité : la situation faite à Bayard comparativement à celle faite à Daguerre. Le pouvoir (Arago) a privilégié Daguerre, subventionné (un peu) et ignoré Bayard, montrant ainsi que son choix s’inscrivait dans le cadre de la révolution industrielle vouée au « Progrès ».

La mise à l’écart de Bayard et de son invention par le monde politico-scientifique (Arago physicien est député) immergé dans les mouvances d’une idéologie bourgeoise en plein épanouissement, devient a contrario une preuve de la pertinence artistique du travail de Bayard. En plus de ses qualités imaginatives, Bayard lui-même en apporte une preuve avec son autoportrait qui fait signature, c’est-à-dire auteur, marquant ainsi la présence d’un sujet créateur authentique. Et marginalisé : un Artiste !…

On constate donc que, dès ses débuts, la photographie voit son champ d’intervention s’élargir (se constituer), sa fonction se socialiser, montrant sa capacité à exposer des idées tout autant que l’image du monde. Ou plutôt l’image du monde comme porteuse d’idées. Replacé dans son contexte, cet « Autoportrait en noyé », texte et image, est sans doute la première photographie revendicatrice.

Et Hippolyte Bayard le premier photographe politique.

Auteur : Michel Dupré