Une béance blanche

L’execution du doge Marieno Faliero

par Peter Cook

Une béance blanche

L’execution du doge Marieno Faliero

par Peter Cook

Dans L’Exécution du doge Marino Faliero, Eugène Delacroix a mis à profit de façon spectaculaire la leçon de la composition davidienne. En effet, dans une disposition hétérodoxe qui rappelle la disjonction célèbre de toiles comme Le Serment des Horaces (1787, musée du Louvre) et Les Licteurs rapportant à Brutus les corps de ses fils (1789, musée du Louvre), le centre du tableau étale un vide éclatant formé par les degrés de l’escalier de marbre. Or, alors que chez Jacques-Louis David la disjonction souligne l’opposition des sexes, chez Delacroix elle souligne l’écart politique, la division hiérarchique de la société. C’est pourquoi elle opère dans Marino Faliero sur le plan vertical, et non pas horizontal comme chez David. Au sommet de l’escalier se rassemblent donc les détenteurs du pouvoir, les membres aristocratiques du Sénat et du Conseil des Dix. L’un de ces derniers lève l’épée avec laquelle le vieux doge, coupable de trahison envers la République, vient d’être décapité. Celui-ci gît au fond de l’escalier, séparé désormais de ses anciens confrères par cette béance blanche qui constitue le centre matériel et symbolique du tableau. Delacroix a trouvé ainsi un moyen pictural efficace de représenter la chute du doge, dont le cadavre décapité se trouve à présent sur le même plan que le peuple en faveur duquel il a conspiré contre les membres de sa classe sociale. En effet, des représentants du peuple font irruption dans la scène de l’exécution, entrant par la droite. Leur désarroi devant la mort du doge contraste vivement avec l’immobilité et l’indifférence dédaigneuse des aristocrates, qui incarnent la sprezzatura de leur classe.

Cette indifférence élégante des aristocrates, ce « dandysme » en somme, s’harmonise parfaitement avec l’esthétisme du tableau, l’un des plus beaux de l’œuvre de Delacroix. On comprend que le peintre ait été attaché à cette toile au point de refuser de la vendre au duc d’Orléans, lequel voulait en faire don à Victor Hugo. Le coloris somptueux, « vénitien », du tableau, inspiré de toute évidence par l’art de Titien, mais également par les aquarelles de Bonington, est exceptionnellement réussi. Il donne au sujet lugubre un air de fête, ce qui ajoute à l’ironie politique du tableau : malgré la chute du doge, la fête vénitienne continue. Elle continue, en effet, sous le signe de la religion catholique : est-ce par hasard que l’épée levée par le membre du Conseil indique l’image de la Vierge et de l’Enfant Jésus ? Car, comme dans le régime répressif de Charles X, il existe de toute évidence une alliance entre le pouvoir temporel et l’Église.

Le régime aristocratique triomphant a-t-il pourtant raison de dédaigner le peuple ? Dans le cas du régime de Charles X, la révolution de 1830 lui donnera tort. Par contre, rien dans la toile de Delacroix n’indique que les assises du pouvoir aristocratique soient menacées. La conspiration du doge Marino Faliero était futile. Si le message politique de l’œuvre est ambigu, le spectateur est invité à s’en dédommager par les plaisirs de la contemplation esthétique. À la différence des toiles de David, celles de Delacroix n’incitent pas à l’action, à l’émulation, elles ne contiennent aucun exemplum virtutis. L’impasse politique est compensée par les délices de l’art pur.

Auteur : Peter Cook