Une amante de marbre

Attala au tombeau

par Peter Cook

Une amante de marbre

Attala au tombeau

par Peter Cook

déluge exposée en 1806 au Salon précédent, Girodet choisit pour sujet un épisode touchant d’un roman à la mode, Atala de Chateaubriand. L’opération est une réussite : avec Atala au tombeau Girodet obtient un des seuls vrais succès critiques de sa carrière. C’est un des premiers exemples de l’élévation d’un sujet pris dans la littérature contemporaine au statut de peinture d’histoire. Car Girodet a donné à sa toile les dimensions habituellement réservées au « grand art ». La jeune « sauvage » Atala, représentée ici avec un corps blanc, très idéalisé, comme une figure de marbre ou d’albâtre, s’est suicidée pour éviter de rompre son vœu de virginité. En effet, elle était tombée amoureuse de Chactas, membre d’une tribu ennemie qu’elle avait sauvé de la mort. Celui-ci, accablé de désespoir, embrasse les jambes de son amante morte, tandis que le vieil ermite, auquel Atala expirante s’était confessée, la soutient, penché dans la prière. Or, Chateaubriand décrit bien autrement l’ensevelissement d’Atala : ayant évoqué le spectacle d’un jeune sauvage et d’un vieil ermite « creusant avec leurs mains un tombeau pour une pauvre fille », il montre la disparition du cadavre de la jeune fille dans la terre avec un mélange troublant de lyrisme et d’érotisme morbide : « Ensuite je répandis la terre du sommeil sur un front de dix-huit printemps ; je vis graduellement disparaître les traits de ma sœur et ses grâces se cacher sous le rideau de l’éternité ; son sein surmonta quelque temps le sol noirci, comme un lis blanc s’élève du milieu d’une sombre argile […]. »

Girodet, par contre, représente son Atala dans une pose gracieuse qui évoque immanquablement l’iconographie de la Mise en tombeau de la Vierge, même si les seins de la jeune fille sont nettement visibles sous le linceul qui la couvre. Tout en l’amortissant, Girodet a repris dans son tableau l’épanchement du sentiment religieux dans la vie érotique qui caractérise souvent la littérature romantique.

L’effet central du tableau réside dans le contraste entre le corps vigoureux et brun du sauvage passionné et le corps marmoréen de la jeune fille qui semble plongée dans le sommeil plutôt que dans la mort. À côté des trois figures gît une bêche, accessoire proleptique qui souligne la circonstance de l’enterrement, tandis que, à travers l’entrée de la grotte, une croix se détache sur le ciel, rappelant le conflit entre la religion et l’amour qui est à la base du récit de Chateaubriand. Sur la paroi de la grotte, on lit une inscription biblique, citation de Job, prise dans le récit de Chateaubriand, qui souligne la morale mélancolique du tableau : « J’ai passé comme une fleur ; j’ai séché comme l’herbe des champs ».

L’héroïsme des tableaux de Jacques-Louis David, le maître de Girodet, est sacrifié au sentiment intime. Empreinte de la tranquillité d’un certain néoclassicisme, Atala reste un exemple réussi de cette peinture « littéraire » qui connaîtra tant de succès à l’époque romantique.

Auteur : Peter Cook