Un spectacle sanglant

Andromaque

par Peter Cook

Un spectacle sanglant

Andromaque

par Peter Cook

Beaucoup des contemporains de Georges Rochegrosse se déclarèrent enthousiastes d’Andromaque, louant, comme Edmont About, « cette grande coquine de toile », « de proportions monumentales, d’aspect bizarre », ou comme Emile Ducros , ses « fortes qualités d’exécution » et « le caractère grandiose et dramatique de la conception ». On accorda même à Rochegrosse le prestigieux prix du Salon. On voit combien on est loin, en 1883, de l’époque où l’on exigeait du « grand art » le beau idéal et l’édification morale.

Traumatisé, sans doute, comme beaucoup de ses contemporains, par les horreurs de la guerre de 1870 et la guerre civile à Paris, Rochegrosse crée dans les années 1880 ce qu’on a appelé « le genre féroce », dont Andromaque est un exemple typique, un art d’une violence sans retenue. Le nom d’Andromaque évoque immanquablement pour le spectateur français la tragédie de Racine, encore davantage que les vers de Virgile, avec son histoire d’amour fatal et ses discours nobles. Rien de tel chez Rochegrosse : son tableau présente le spectacle peu édifiant d’une espèce de rixe entre des guerriers affublés de panaches bizarres et une femme désespérée. Un guerrier vient de lui arracher son petit enfant, qu’un chef grec attend les bras croisés au sommet d’un escalier immense au pied duquel s’entassent des têtes ensanglantées et des cadavres éparpillés parmi le débris d’un saccage. Le spectateur imprégné des souvenirs de ses lectures classiques a du mal à imaginer que cette femme échevelée n’est autre qu’Andromaque et que l’enfant est Astyanax, le fils d’Hector, qu’on va jeter par-dessus les murailles de Troie. La tragédie est ramenée au niveau du drame, ou plutôt à celui du fait-divers. C’est le triomphe d’une peinture d’histoire anti-académique, faite d’un mélange d’emphase et de réalisme brutal, de grand spectacle et de détails descriptifs souvent macabres. C’est un art à destination du grand public qui ignore délibérément la question du goût. Le peintre est même allé jusqu’à mettre à nu la poitrine, le ventre et la cuisse d’Andromaque que révèlent ses draperies déchirées.

On s’enthousiasma devant le piquant de cette vision inédite de l’antiquité qui montre, selon Georges Lafenestre, « la sauvagerie » de l’Iliade « dans laquelle revit, en toute âpreté, une race qui tient de près encore à la race farouche de l’âge de pierre, et qui n’a pas encore renoncé tout à fait aux sacrifices humains ». Or, plus encore qu’avec l’Iliade d’Homère, Rochegrosse se mesure avec L’Exécution sans jugement d’Henri Regnault (1870, musée d’Orsay), dont il reprend, en les outrant, les motifs de l’escalier, de la tête coupée et de la flaque de sang. Dans son grand tableau l’escalier devient immense, vertigineux, et les têtes et les flaques de sang se multiplient. Il crée ainsi un nouveau type de théâtralité, de spectacle sanglant. C’est la décadence absolue de la grande tradition française de la peinture d’histoire.

Auteur : Peter Cook