Thanatographie

Les vieilles ou Le temps

par

Thanatographie

Les vieilles ou Le temps

par

écrit à l’occasion de l’exposition « Goya, un regard libre », organisée par le Musée des Beaux-Arts de Lille, de décembre 1998 à mars 1999.

L’élément signifiant de ce tableau – sa clef d’interprétation – est le miroir. Dans la peinture occidentale moderne, le miroir, ou la surface réfléchissante, recouvre deux fonctions :

une fonction narcissique, par laquelle le sujet réfléchi s’absorbe dans la contemplation amoureuse de son image,
et une fonction temporelle d’accélération, par laquelle le miroir vieillit le visage qui s’y reflète, altère l’apparence et met en péril l’intégrité du sujet.

Le miroir des Vieilles accélère radicalement le temps, à un point tel que ces deux femmes outrepassent le dernier âge de la vie pour confiner à l’outre-tombe; leur condition de mortelles est signifiée par un masque cadavérique qui décompose leur visage à fleur d’os.

Pourtant, l’activité de ces vieilles est paradoxale : bien que cadavérisées, elles se regardent auto-satisfaites dans le miroir. Un tel décalage procède, en fait, de la prééminence de la fonction narcissique : maquillées à outrance, vêtues de leur plus belle toilette de jeunesse, les deux coquettes accomplissent, à travers le miroir, un acte d’auto-érotisme morbide.

En cela, ces deux femmes sont tellement habitées par le désir de mort, que leur identification relève de l’allégorie. La vieille de gauche aux orbites creusées, vêtue de noir et de grenat, semble personnifier la Mort qui tend le miroir de la fin à la vivante sursitaire, parée de blanc pour la noce funèbre. Derrière, Chronos, en Thanatos ailé, tient le balai, parodie du flambeau qui la guidera dans la topographie de l’Hadès. L’ultime question est posée crûment au revers du miroir : « que tal ? », « comment ça va ? ». Question par laquelle, et contre laquelle, la vieille coquette se jauge encore à l’article de la mort.

Tout dans cette construction thanatographique semble montré, mais une image absolue manque : que voient les vieilles dans le miroir ? Ce que nous voyons d’elles dans le tableau ? Ou leur futur proche de cadavres ? Cette auto-contemplation procède assurément du thème classique de la vanité, transposé en une esthétique de la dérision. Pour autant, sommes-nous certains qu’il y ait même une surface réfléchissante de l’autre côté du miroir ? Sommes-nous certains que la mort soit un simple reflet de la vie, même dans la laideur ?

La peinture questionne, elle ne répond pas.

Auteur : François Legendre