Une voix graphique

La chanteuse de café

par Stéphanie Katz

Une voix graphique

La chanteuse de café

par Stéphanie Katz

Tout ici – image et titre – désigne la voix et le chant comme thème principal de l’œuvre. Sujet privilégié par Baudelaire et défendu par les artistes du café Guerbois, le thème de la « voix peinte » affirme « le naturel de l’artifice » et assure la promotion d’un nouveau sentiment du temps, tissé de hasard et d’éphémère. Par son cadrage extrêmement serré, ce tableau fait disparaître l’espace et le public, pour ne laisser qu’un buste saisi en contre-plongée. Si le visage s’en trouve légèrement déformé, c’est surtout une saisie de l’intérieur béant de la bouche que cet angle de vue autorise.

La vivacité et l’expressivité du geste marquent le centre vertical du tableau et renvoient brutalement le regard dans la bande de nuit qui obture le champ de vision, de telle sorte que la chanteuse nous apparaît littéralement prise dans un espace contraint. Entre ces deux plans opaques, place est faite au chant qui s’élève avec force. La manche est au gant dressé ce que l’encolure est à la gorge qui tient « hautement » la note.

Serrées comme des flèches rangées dans un carquois, les colonnes de couleurs qui jouxtent le rectangle de nuit matérialisent le mouvement ascendant de la voix. D’évidence l’artiste, a trouvé une correspondance entre l’idée de chant, la verticalité et l’animation graphique des surfaces. Figure « déplacée » de la voix elle-même, la juxtaposition des colonnes de couleurs baroques donne un « corps » au chant.

Dans son insistance sur l’expressivité de la ligne, Degas ajoute à ces colonnes de couleurs le travail du pastel. Ce dernier lui permet d’inventer une nouvelle texture graphique qui anime la surface du tableau d’une vibration particulièrement congruente au sujet traité. Ainsi, c’est la toile du tableau elle-même qui semble trembler sous les hachures blanches qui animent la gorge, le menton et le palais de la chanteuse. Jusqu’aux pommettes et aux oreilles, ces stries pâles désignent une voix de tête, une voix qui résonne du haut du palais jusqu’aux tempes.

Degas utilise la matière grasse du pastel pour brosser le haut corseté de la robe, de telle façon qu’il devient impossible de distinguer le tissu de la robe de celui de toile. Bref, en prise directe sur la vie, la peinture incarne, à la lettre, son sujet. Surgissant aussi bien de la matière suggérée que de la matière réelle, le « corps de la voix » naît de la confusion entre l’haptique et l’optique. Du tissu du canevas à la robe, de la robe à la chair et de la chair au vibrato fantasmé du chant, Degas, grâce à son sens des équivalences, révèle un art incomparable de la synesthésie.

La voix devient celle de l’œuvre elle-même, surgissant du tableau en palette verticale, hachures vibrantes et nuit électrique. Elle est la traversée même, le mouvement, l’éphémère ou le transitoire d’une modernité triomphante. Tranchante et verticale, elle s’affirme dans l’accompagnement du gant noir. Elle est un trou, un rien obscène, dans la couleur.

Auteur : Stéphanie Katz